Dans l’univers des éditions Voix de Richard Meier

Il se peut qu’à feuilleter le catalogue des éditions Voix, l’amateur éventuel éprouve d’abord une sorte de vertige : les titres eux-mêmes forment un poème, comme une valse qui va aspirer le lecteur dans un tourbillon, retardant le moment où un choix va s’imposer  (mais selon quels critères ?) : Orques du desert, Tangage, roulis et autres reflets, Stille nacht, L’effarant phare errant du pharaon, L’embarcation des anbges, toupie de chair, La découverte du cercle dense… etc..

Les écrivains et les artistes qui travaillent avec Richard Meier ont, sans doute le génie du titre. L’investigation de cette constellation livresque devient une tentation irrésistible. Nous irons maintenant de surprise en surprise, l’impression de “jamais vu” n’étant jamais démentie : tout se passe comme si l’originalité était – paradoxalement – le seul caractère commun aux ouvrages de cette collection. Le bibliophile, le bibiomane se transforme alors en aventurier, explorateur d’une nouvelle bibliothèque de Babel (L’univers que d’autres appellent la Bibliothèque, se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses) Borges. Il faudrait en effet parler de livres univers, et non plus livres-objet. Ces ouvrages sont l’occasion de voyages et de promenades et non pas prétexte à thésaurisation maniaque. Chaque livre est un évènement en ce qu’il ouvre un espace singulier de confrontation entre image et texte (c’est, je crois, le projet ce cette collection : aller au-delà du texte commentaire et de l’image-illustration). Chaque livre institue un nouveau jeu entre les figures et le langage : rencontres aléatoires, chocs ou défis, prolongement ou écho, accélération réciproque, intrication, étirement et confusion des traces écrites et figurales.

De sorte que la réussite des livres de Richard Meier ne tient pas seulement à la beauté intrinsèque des images et des textes, mais à la relation inédite, à l’agencement subtil, qu’un peintre et un écrivain, qui peuvent, à l’occasion, être une seule et même personne, ont su inventer. Se constitue ainsi, peu à peu un répertoire de signes en tous genres : de la musique aux lettres, du rythme coloré à celui des vocables. A l’horizon de cette entreprise, on pourrait peut-être retrouver le vieux rêve d’une écriture figurative ou d’une image lisible, mais je dirais que c’est plutôt dans l’écart entre ces deux types de tracé, “d’ichnographie”, que se joue le plus intéressant de la tentative. L’écrivain et le peintre entremêlent des lignes qui cependant restent distinctes, et c’est la distance creusée entre elles qui tend l’espace du livre (et non leur indiscernabilité). L’essentiel est de saisir chaque volume à l’état d’explosion, comme la démonstration visible de la plasticité d’un monde. Voix. “Le livre, les livres, tous les livres… commencent avec et par la dis-location qu’ils détiennent” Cette dis-location au commencement du livre, dont parle Maurice Blanchot, atteint ici un seuil de visibilité qui n’est pas sans doute étranger au sentiment violent de liberté qui saisit quiconque feuillette quelques pages de cet ensemble. La vitalité ce cette collection a quelque chose d’utopique : un espace a été déployé, propice au surgissement d’interventions graphiques dont nous n’avons encore aucune idée. Espace en attente… qui tentera, à n’en douter plus d’un “lecteur”, plus d’un peintre, plus d’un écrivain…

Pierre Gicquel.

« … l’essentiel est de saisir chaque volume à l’état d’explosion comme la démonstration visible de la plasticité d’un monde. »

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Richard Meier, éditeur et plasticien.

Richard Meier suit sa voie depuis plus de trente ans. Une voie polyphonique. Suivre sa voie ne signifie pas avoir vocation à. R.M. n’est pas de ceux qui en ont une. Mais il sait se vouer à ce qu’il aime faire. Il suit sa voie sans regarder au loin, sans prévoir. Il avance, pas à pas, ou plutôt livre à livre pour, au final, laisser des traces nettes, un vrai parcours. Un peu comme les voies de chemin de fer, des voies qui épousent la géographie de la terre, et qui, quand c’est nécessaire, la heurte de front, la terre, en tunnels. Pour s’y frayer un passage, une voie.

Conduit par l’envie, le désir, il « flashe » pour un texte, le travail d’un artiste et il choisit, sur le champ, très vite, presque à l’instinct, d’en faire livre. Il sait ce qui fera livre ou ne le fera pas. À chacun ses éprouvettes. Dick Higgins disait combien était cruciale l’expérience de faire un livre et il ajoutait que la seule bonne question à se poser, en en tournant les pages, était « De quoi ai-je fait l’expérience ? ». Chaque livre né sous les auspices de Richard Meier est de l’ordre de l’expérience. Du « essayons », de la prise de risques, du « osons l’erreur », de l’interrogation, du questionnement, de l’attente impatiente, de l’émotion, du à peu-près, de la victoire, du « eurêka ! »

Dans l’univers des éditions Voix de Richard Meier et de Fernand Joseph Meyer

Fernand Joseph Meyer  —  Imaginons un instant qu’il n’y a plus de littérature, qu’il n’y en a jamais eu et, pourquoi pas, qu’il n’y en a pas. Que son support matériel soit constitué de mots ou d’illustrations, d’encre ou de peinture, de ratures ou de coquilles… Imaginons que ce temps serait déjà advenu…

Richard Meier  —  Soit. Imaginons. Qu’est-ce autre chose la littérature…

Fernand Joseph Meyer  —  … est-ce qu’il ne s’agit pas plutôt d’une histoire de coup de dés ?

Richard Meier — Le mieux, c’est de mettre la main à la pâte, de bousculer les pages du livre, faire mourir de belle mort l’illustrateur et son alter-inego l’auteur. Et d’imaginer…

Fernand Joseph Meyer   —  Une fulgurante machination par laquelle se cheville le livre, au fil des pages, “à fleur de voix”, au bénéfice des blancs et des mots, des couleurs et des lettrages… (“l’an deuxmil approche/jolis pinsons du siècle suivant/je construis une ère vaste/où les sens s’habillent de mots”…)

Richard Meier — Qui a dit qu’il y a toujours un lapsus qui accélère l’incendie du soleil ? par suite de dérive Lyricoïde, l’entretien s’arrête brutalement.
R.M. et F.J.M. vont jouer ailleurs. Dans une bibliothèque, par exemple. Un claquement de doigts, et un index affiche une phrase peu connue : “Tout livre est donc utile, qui nous apprend à distancer la simple lecture et nous donne l’idée de voir dans la lettre, à l’égal des anciens calligraphes, la projection énigmatique de notre propre corps.”

Elle est de Roland Barthes. R.M. et F.J.M. croisent la ‘dixneuviemarde’ Emma Bovary qui se frictionne les tempes afin d’assumer sa reconversion de lectrice. Elle décide de brûler ses rayonnages de livres. Elle va déménager et s’installer dans une maison de verre hélicoïdale. Elle y vivra avec des livres ouverts :”Wanderungen eines Caspar David” de Michel Gérard, “L’embarcation des anges” de Kaeppelin/Gatard, “Printage” de Daniel Humair. Et peut-être aussi : “Paul des oiseaux” de Alain Borer. Pour jeter un froid, risquons un aphorisme : “Mélons racines et idées car le livre exhale des mousses profondes” ça plaira à ma cousine qui aime le Japon et à qui la nuit va comme un gant.

Avec leurs mots…

Véronique Vassiliou

VITE VOIX VITE

VOIE / Richard Meier suit sa voie depuis plus de vingt ans. Une voie polyphonique. Suivre sa voie ne signifie pas avoir vocation à. R.M. n’est pas de ceux qui en ont une. Mais il sait se vouer à ce qu’il aime faire. Il suit sa voie sans regarder au loin, sans prévoir. Il avance, pas à pas, ou plutôt livre à livre pour, au final, laisser des traces nettes, un vrai parcours. Un peu comme les voies de chemin de fer, des voies qui épousent la géographie de la terre, et qui, quand c’est nécessaire, la heurte de front, en tunnels. Pour s’y frayer un passage, une voie.

Conduit par l’envie, le désir, il “flashe” pour un texte, le travail d’un artiste et il choisit, sur le champ, très vite, presque à l’instinct, d’en faire livre. Il sait ce qui fera livre ou ne le fera pas. à chacun ses éprouvettes. Dick Higgins disait combien était cruciale l’expérience de faire un livre et il ajoutait que la seule bonne question à se poser, en tournant les pages était “De quoi ai-je fait l’expérience ?”. Chaque livre né sous les auspices de Richard Meier est de l’ordre de l’expérience. Du “essayons”, de la prise de risques, du “osons l’erreur”, de l’interrogation, du questionnement, de l’attente impatiente, de l’émotion, du à peu près, de la victoire, du “eurêka !”…

FAIRE livre / Comme on dirait faire œuvre. Commerce et R.M. sont radicalement antonymes. Voix éditions, c’est se contenter de donner la parole aux livres. Nous sommes dans la post-ère de la reproductibilité de travaux d’artistes (pour ne pas dire œuvre d’art). Dans une multiplication des livres comme autant de galeries (R.M. n’est cependant pas Dieu le père, rien ne lui tombe du ciel. Et, il y va au charbon pour les façonner de ses mains, les livres). Des galeries ambulantes, éphémères, périssables, des galeries de rien du tout, de pas-grand-chose. Et chacun sait que la beauté est saisissante, parfois, pour qui sait la voir, hors clinquant, off, dans le presque rien.

VOIX / Résolument, Richard Meier ne se cache pas à Elne. Il apparaît brièvement, enthousiaste, vif, au marché de ceci, à la foire de cela. Il s’efface, derrière ses livres et les artistes, les auteurs avec lesquels il travaille. IL fait trace pourtant. Et lui qui travaille comme un tourbillon, lui qui fait tout dans l’urgence, c’est le temps qui donne sens à son travail.

Pierre Gicquel

Qui me dit Voix me dit déjà Voir, parcourir le singulier, me perdre dans les irrégularités, capter la proie qu’est le livre, aussi insaisissable qu’il m’est donné d’écrire ou de lire. Les volumes demeurent étrangers l’un à l’autre, et pourtant de multiples qualités les lient, parfois ils se frôlent, maintenant du verbal à la vue, du visible au lisible, les distances nécessaires pour des rencontres ultérieures et secrètes.Si leur nombre n’autorise pas la confusion, il permet un désordre accueillant, que les titres soulignent, croisant le fer de la bizarrerie, jetant les filets aux mailles imprécises, monstres neufs d’élégance et de coïncidences. Un titre naît le plus souvent d’une seconde d’inattention qui sert d’appui, Dis au peintre de se taire, Trois et quatre Brefves, L’effarant ohare errant, Tu me fais tourner la tête, Toupie de chair, Danse macabre, L’exercice de la Bataille. Devant ces signaux turbulents, on peut se perdre, quitter les fortifications, les risques sont plus grands si l’on choisit la sinuosité, si l’on accepte l’idée de la contamination. Et si je prends L’embarcation des anges comme L’homme de la ligne, Les Fables sont des Electrogrammes, des Coupes, des tailles, des formes, la Vie sordide ou la Dernière Fondation, les titres basculent, formant des paris où l’on s’engage ; les titres sont des aimants, épris du bonheur de faire cause commune avec le livre, Run, bain de minuit m’attire, irais-je faire le saut ?

Ah ! le monde est donc cette chose. Eh oui ! je devine l’expérience toujours renouvelable, Babil tissé à la pointe des Fables, développant le simple et l’aigu, La panoplie du peintre chasseur. Les titres forment des tribus, je les vois tour à tour échangistes et polygames, onanistes et solitaires, Coutures. La découverte du cercle dense, c’est bien cela, quand nous quittons Les continents du trésor, Au temps des boules, de l’Eldorado, avec L’ardente patience d’un Ramassage de nuit. Mon œil se plaît à feuilleter les titres, à les voir s’échapper de leur abri, s’exhiber saillants et inventifs, guettant l’autre pour s’éloigner ou s’accoler, mots qu’encadre une couverture, ou s’enrichit la liste. Le poème s’édifie sur des rencontres, c’est ce que me font percevoir ces Voix que je n’entends désormais qu’au pluriel, quelqu’un s’est posté là, tout près, recueillant un à un les chants, les sauts, les heurts. Quelqu’un qui entre les livres guette, traverse et capte, Richard jette un gant et le retourne, offrant à la main l’ouvrage qui s’achève.

Claude Massé

Un franc bonjour à tous les amis

Parmi les nombreux éditeurs que j’ai côtoyés, Richard Meier est un artiste. Il est de la lignée de P.A Benoit, de Gaston Puel. Plasticien, il a un goût inné pour la qualité de ses ouvrages. Aucun ne ressemble à l’autre, petit, grand, coloré, travaillé à l’extrême; Richard est un passionné de l’écriture, de la peinture, du dessin, du papier, de la forme, de la communication, de ses éditions et de l’amitié. On sent l’amour qu’il porte à l’auteur en donnant à l’ouvrage qu’il conçoit un véritable soutien et personnalité.
Pourquoi ne pas le dire-je lui dois beaucoup.

Perpignan, 16 février 2006.

Jocelyne Joussemet

La Médiathèque de Perpignan poursuit avec l’exposition consacrée à Richard Meier plasticien et éditeur une politique de mise en valeur d’un aspect du livre peu connu du grand public puisqu’il s’agit de livres qui assemblent et entremêlent L’écriture la peinture ou le dessin sans considération hiérarchique de l’un sur l’autre en toute connivence entre l’un et l’autre. Dans le travail de « livritude » que réalise Richard Meier il entretient des relations uniques et singulières avec les auteurs. Richard Meier a été professeur à l’école d’art de Metz jusqu’en février 2004. Il vit actuellement à Elne. Plasticien il a rempli une multitude de carnets de ses idées, projets, croquis et créations, il a aussi réalisé des oeuvres de grand format mais il aime à mettre surtout en avant son « état » de directeur des éditions VOIX depuis 1982… et directeur… il l’est pleinement puisqu’il dirige au sens étymologique du terme, il aligne il ordonne tout ce qui peut contribuer à l’art de « faire livre », une singularité qui s’exprime aussi par la création en 1999 de la collection de poésie Vents contraires qui « s’intéresse aux textes écrits pour la voix et plus largement, à ceux qui ont un rapport tangible à l’oralité ». A travers ses éditions Richard Meier tente de mettre en harmonie l’art de l’espace et l’art du temps.

Richard Meier a constitué un catalogue de plus de 250 titres dont des textes et dessins de Gao Xingjian prix Nobel de littérature en 2000.