{"id":883,"date":"2013-07-30T23:34:49","date_gmt":"2013-07-30T22:34:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.voixeditions.com\/wordpress\/?p=883"},"modified":"2014-02-26T23:09:40","modified_gmt":"2014-02-26T22:09:40","slug":"richard-meier-et-moi-texte-de-claude-delmas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.voixeditions.com\/?p=883","title":{"rendered":"Richard Meier et moi \/ texte de Claude Delmas"},"content":{"rendered":"<p>J\u2019ai d\u2019abord vu couler l\u2019Agly, sur les rives d\u00e9bordantes de laquelle j\u2019ai pass\u00e9 une bonne partie de mon enfance.<br \/>\nPlus tard, j\u2019ai vu couler le Rhin, la Vistule, la Neva et le Mississipi.<br \/>\nJ\u2019ai m\u00eame vu couler le Neckar, cher \u00e0 quelques po\u00e8tes et philosophes allemands qui ont troubl\u00e9 ma jeunesse et dont on fait aujourd\u2019hui les pr\u00e9curseurs du nazisme.<br \/>\nMais je n\u2019ai jamais vu couler la Meuse, qui est pour moi un fleuve aussi mythique que l\u2019Or\u00e9noque.<br \/>\nLa Meuse. Maas en n\u00e9erlandais.<br \/>\nRichard Meier, lui, vient de l\u00e0, des bords de ces eaux lointaines et qu\u2019on imagine ici toujours boueuses, tr\u00e8s m\u00e9lancoliques.<\/p>\n<p>Ce personnage \u2013 assez \u00e9nigmatique au d\u00e9part &#8211; est exactement ce qu\u2019il manquait \u00e0 notre pays pour parfaire son identit\u00e9. Car il apporte \u00e0 celui-ci le suppl\u00e9ment de modernit\u00e9 qui lui faisait d\u00e9faut. Il y a beaucoup d\u2019artistes chez nous mais il n\u2019y avait pas jusqu\u2019ici d\u2019exp\u00e9rimentateur. Et Meier, artiste par ailleurs, justement en est un, faisant se confronter l\u2019universel et le local dans une perspective qui raconte l\u2019architecture du monde depuis l\u2019enfance jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte.<br \/>\nAssez \u00e9nigmatique en effet.<br \/>\nJe me souviens de son dernier voyage \u00e0 Paris.<br \/>\nA son retour, je lui demande : \u00ab Qu\u2019est-ce que tu es all\u00e9 faire l\u00e0-bas ? \u00bb<br \/>\nEt il me r\u00e9pond tranquillement : \u00ab J\u2019ai rencontr\u00e9 rue de Lisbonne un congolais avec sa bonne \u00bb.<br \/>\nCe qui m\u2019a priv\u00e9 pendant un an de lui poser une autre question.<br \/>\nQui es-tu donc, Richard Meier ?<br \/>\nJe l\u2019ai toujours connu pench\u00e9 sur ses instruments de travail \u2013 travailler, produire &#8211; comme si pas un jour de<br \/>\nd\u00e9tente, \u00e0 l\u2019exception de quelques balades matinales sur le sable autour du bocal du Tech.<br \/>\nCe qui m\u2019a toujours fait consid\u00e9rer ma paresse comme monstrueuse, d\u00e9plac\u00e9e, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 je multiplie les<br \/>\nsiestes.<br \/>\nQuoique vivant avec une authentique catalane (et ayant fait une partie de ses \u00e9tudes des Beaux Arts \u00e0<br \/>\nMontpellier), Richard Meier, n\u00e9 sur les bords de la Meuse, n\u2019est pas d\u2019ici et c\u2019est parce qu\u2019il vient d\u2019ailleurs \u2013 si loin des eucalyptus \u2013 qu\u2019il ne cesse d\u2019enrichir ce pays.<br \/>\nVoir d\u2019urgence l\u2019ensemble de ses peintures, de ses livres et de ses carnets.<br \/>\nAdolescent, j\u2019ai toujours r\u00eav\u00e9 d\u2019aimer une nordique, une fille aux cheveux blonds nature (comme beaucoup de femmes d\u2019ici, ma m\u00e8re teignait les siens, ce qui me g\u00eanait).<br \/>\nIls habitent un mas ombrag\u00e9 par de vieux platanes \u00e0 quelques kilom\u00e8tres d\u2019Elne ; la profondeur de la lumi\u00e8re joue sur les troncs boursoufl\u00e9s, abim\u00e9s peut-\u00eatre par une maladie. Le dernier \u00e9tage est occup\u00e9 par l\u2019atelier de Richard, son laboratoire. De grosses machines (grosses \u00e0 mes yeux) lui permettent de fabriquer lui m\u00eame ses livres. Il y a un jardin devant la maison. Et il y a des chats qui montent et descendent les escaliers.<br \/>\nL\u2019imm\u00e9diate intimit\u00e9 que cr\u00e9e l\u2019odeur du jasmin d\u00e8s qu\u2019on l\u2019effleure, voil\u00e0 ce que j\u2019ai ressenti la premi\u00e8re fois que je suis all\u00e9 chez eux. Mais on m\u2019a dit plus tard qu\u2019il n\u2019y avait pas de jasmin dans ce jardin.<br \/>\nLes gens qui viennent d\u2019ailleurs sont toujours une \u00e9nigme pour les catalans qui ont de la difficult\u00e9 \u00e0 imaginer qu\u2019on puisse vivre hors de leurs fronti\u00e8res.<br \/>\nMeier ne se contente pas d\u2019\u00eatre un passeur, il transforme tout ce qu\u2019il touche et il touche des masses de choses, il est lui-m\u00eame masse, radicalit\u00e9, totalit\u00e9 : livres, peintures et carnets, dont l\u2019ensemble \u2013 blocs de textes, blocs d\u2019images &#8211; devient une fiction qui, depuis les bords de Meuse, oscille entre l\u2019intime et le dehors.<br \/>\nPouchkine \u00e9crivait \u00e0 un de ses amis, un gar\u00e7on s\u00e9rieux mais qui n\u2019avait pas le sens de la modernit\u00e9 : \u00ab Tu ne seras pas celui qui \u00e9crit la lettre mais tu seras le facteur. \u00bb<br \/>\nRichard est \u00e0 la fois celui qui \u00e9crit la lettre et le facteur.<br \/>\nOn me dit que Meier \u2013 ici connu d\u2019abord sous l\u2019appellation de VOIX \u00e9ditions \u2013 revient \u00e0 la peinture.<br \/>\nDonc retour \u00e0 la toile, \u00e0 la pratique du tableau, d\u2019o\u00f9 la pr\u00e9sence indispensable du mur.<br \/>\nMais je crois pourtant qu\u2019en faisant ce qu\u2019il a fait, des livres par exemple, et en oubliant le pinceau, Meier n\u2019a<br \/>\njamais cess\u00e9 de peindre, il a seulement transform\u00e9 la peinture en ph\u00e9nom\u00e8ne optique. Son \u0153uvre est unique justement parce qu\u2019elle ne distingue pas l\u2019\u00e9diteur de l\u2019artiste car l\u2019\u00e9diteur est d\u2019abord un artiste. Et un artiste qui est aussi un danseur (on danse beaucoup dans les carnets). Meier ne sort de chez lui que pour se confronter, se ressourcer au travail des autres, qu\u2019il encourage, nous offrant cette \u00ab possibilit\u00e9 miraculeuse de sortir de la petite vie \u00bb (Maurice Nadeau).<br \/>\nA l\u2019aide de la truelle ou du couteau, il trace aujourd\u2019hui des lignes verticales sur la toile, le tableau est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, il suffit de l\u2019achever.<br \/>\nRichard est un homme des extr\u00eames, un homme des fronti\u00e8res : la m\u00eame distance le s\u00e9pare aujourd\u2019hui de l\u2019Espagne et de la Catalogne sud qu\u2019autrefois \u2013 du temps de la Meuse \u2013 de l\u2019Allemagne, du Luxembourg et de la Belgique.<br \/>\nJ\u2019aime les antipodes : ciels de western et ciels mouill\u00e9s, ciels brouill\u00e9s.<br \/>\nIci, vers le soir, le ciel est rouge brique : entre deux boules blanches de nuages, \u00e7a z\u00e8bre l\u00e0-haut comme des prunes d\u00e9chiquet\u00e9es. Mais on peut aussi aimer la pluie. Mon ami Franck Venaille, qui ne jure que par la Belgique et l\u2019Escaut, trouve que le soleil a quelque chose de sinistre dans sa permanence.<br \/>\nPr\u00e9sence constante de l\u2019enfant Meier dans les carnets. Et moi j\u2019ai toujours cherch\u00e9 l\u2019enfant dans un nouvel ami. Malgr\u00e9 mon \u00e2ge, je continue d\u2019accumuler, \u00e0 chaque rencontre, les amis d\u2019enfance. Ici l\u2019enfant proche de sa s\u0153ur, peintre na\u00eff, l\u2019enfant qui suivait \u00e0 pied le cours de la Meuse jusqu\u2019aux neufs arches de Maastricht<\/p>\n<p>(Meier = Mais hier), comme j\u2019aurais aim\u00e9 l\u2019accompagner, peut-\u00eatre y aurais-je trouv\u00e9 ma jeune fille nordique aux cheveux blonds nature, qui manque tellement \u00e0 mes souvenirs.<br \/>\nCar le Sud parfois m\u2019\u00e9puise, me paralyse, m\u2019exasp\u00e8re.<br \/>\nPlus doux, plus modeste, plus humain et plus hospitalier, le Nord m\u2019apaise et r\u00e9gularise mes fonctions.<br \/>\nJe ne sais pas ce qui fait le plus de fous, si c\u2019est le Sud ou le Nord. En tout cas, j\u2019ai besoin de la folie calme,<br \/>\nsilencieuse et quasi invisible de ces gens-l\u00e0.<br \/>\nCette folie que je retrouve parfois chez Richard Meier. Folie douce qui s\u2019apparente un peu, pour nous qui<br \/>\nsommes d\u2019ici, \u00e0 de l\u2019asc\u00e8se, \u00e0 du d\u00e9tachement (la Rh\u00e9nanie et Ma\u00eetre Eckart ne sont pas loin).<br \/>\nJ\u2019ai \u00e9crit un jour \u00e0 Claude Mass\u00e9 : intranquillit\u00e9 des gens qui comme moi ont un jour h\u00e9sit\u00e9 entre le Sud et le Nord, ignorant que les fronti\u00e8res n\u2019existent plus, ce qui n\u2019emp\u00eache pas qu\u2019on reste pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9 le sudiste ou le<br \/>\nnordiste de quelqu\u2019un.<br \/>\nJ\u2019en ai marre des va-et-vient et des extr\u00eames. Entre le d\u00e9sert et la glace, je voudrais trouver un centre, me fixer et<br \/>\nqu\u2019on me foute d\u00e9finitivement la paix pour qu\u2019enfin je puisse go\u00fbter \u00e0 l\u2019amour partag\u00e9 et aux multiples plaisirs de la vie. Folie des carnets de Richard Meier. 70 carnets, 5OOO pages. Tout y est, de l\u2019enfance \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte. Pas une \u00e9bauche, comme dans les carnets de Valery, non, une \u0153uvre compl\u00e8te, des dessins, des textes, une organisation de l\u2019espace, avec des trous dans le papier qui sont autant d\u2019\u00e9lectrochocs pour ponctuer l\u2019ensemble, et la Meuse toujours pr\u00e9sente, aplatie ou bien qui se dresse comme une statue, la Meuse tout au long de son cours, jusqu\u2019\u00e0 Rotterdam, la<br \/>\nMeuse qui passe devant toutes les \u00e9glises de Maastricht.<br \/>\nLa Meuse. Maas en n\u00e9erlandais, qui veut dire mesure.<br \/>\n(Ce fleuve qui, r\u00e9p\u00e9titivement, revient sous ma plume quand j\u2019\u00e9cris ces lignes au point de le faire mien \u2013 moi qui suis d\u2019Agly -, alors m\u00eame qu\u2019en fait Richard a vu le jour en bord de Moselle et que la Meuse n\u2019est pour la plupart des mosellans qu\u2019un non-lieu, une voisine approximative, une sorte de fantasme, des eaux traversant un paysage sans vie, d\u00e9sertique, fictionnel, comme l\u2019\u00e9tait, au d\u00e9but de l\u2019autre si\u00e8cle, le d\u00e9partement de l\u2019Aude pour mes grands parents, l\u2019Aude \u2013 aujourd\u2019hui largement r\u00e9habilit\u00e9e &#8211; par laquelle il fallait n\u00e9cessairement passer, et tr\u00e8s vite, pour aller d\u2019ici vers le nord, c\u2019est \u00e0 dire vers l\u2019\u00e9tranger, no man\u2019s land, territoire hostile et d\u00e9sol\u00e9, envahi l\u2019\u00e9t\u00e9 par les moustiques, ces insectes qui avaient compl\u00e8tement sabot\u00e9 la nuit de noces \u00e0 Narbonne de l\u2019une de mes grand-m\u00e8res, native de Poussan les Oulettes).<br \/>\nQuant \u00e0 moi, que je le veuille ou pas, que \u00e7a me plaise ou pas, je suis d\u2019ici, j\u2019appartiens \u00e0 ce pays, ce qui limite quand m\u00eame mes d\u00e9sirs et mes ambitions, \u00e0 supposer qu\u2019il m\u2019en reste encore.<br \/>\nIl ne m\u2019a servi \u00e0 rien, pendant plus de quarante ans, de traverser le monde, car je n\u2019y ai rien trouv\u00e9 que je ne trouve ici, m\u00eame s\u2019il m\u2019est arriv\u00e9 de m\u2019amuser.<br \/>\nCe pays dans sa g\u00e9ographie \u2013 le Sud, une plaine, une mer, une fronti\u00e8re, des montagnes \u2013 est admirable.<br \/>\nPourtant j\u2019ai voulu partir pour rencontrer des gens qui ne me ressemblaient pas (mais c\u2019est ici que j\u2019ai rencontr\u00e9 Richard Meier, qui, lui, devait accomplir le chemin inverse), pour rencontrer des filles qui ne ressemblaient pas \u00e0 celles qui m\u2019\u00e9taient peut-\u00eatre destin\u00e9es mais que je trouvais trop muscl\u00e9es ( ?) et trop bien pensantes \u00e0 l\u2019\u00e9poque (alors qu\u2019un grand oncle me serinait que les filles qui ont de la religion sont plus ferventes au lit que celles qui n\u2019en ont pas).<br \/>\nMaintenant que je suis un homme du pass\u00e9, ce sont des hommes comme Meier qui, dans le silence de pierre qui parfois nous entoure et sachant que la vie telle qu\u2019elle est ne suffit pas, me font croire \u00e0 l\u2019avenir : voir notamment les carnets et leurs fulgurances \u00e0 la Mondrian.<br \/>\nIl me semble que Meier, au moins dans son travail, s\u2019est \u00e0 la longue d\u00e9barrass\u00e9 de ses racines alors que je suis totalement prisonnier des miennes : la guerre d\u2019Espagne par exemple (1936\/1939) continue de m\u2019obs\u00e9der comme si j\u2019avais \u00e9t\u00e9 l\u2019un de ses soldats et comme si elle n\u2019\u00e9tait pas termin\u00e9e.<br \/>\nJe me suis parfois demand\u00e9 si, venu de l\u2019Est, Meier ne risquait pas, dans ce pays, l\u2019engourdissement, voire l\u2019\u00e9touffement<br \/>\nMais Meier n\u2019a jamais chercher \u00e0 faire son trou, c\u2019est un homme-monde et c\u2019est avec l\u2019univers qu\u2019il dialogue \u00e0 travers ses livres, travaillant avec John Cage, Matthieu Messagier (qu\u2019il illustre), Albert Merz, Lucebert, Gao Xingjian. Et qu\u2019importe l\u2019endroit pourvu qu\u2019on y soit libre.<br \/>\nRefusant aujourd\u2019hui de saborder son travail de peinture par la contrainte de l\u2019\u00e9dition, Meier expose aussi ses toiles.<br \/>\nToujours aussi \u00e9nigmatique, Richard nous confie que, dans une prochaine \u00e9tape, il voudrait \u00ab mettre un mur sur le mur \u00bb.<br \/>\nJ\u2019essaie de comprendre ce qu\u2019il veut dire. Attendons.<\/p>\n<p><em>Claude Delmas<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019ai d\u2019abord vu couler l\u2019Agly, sur les rives d\u00e9bordantes de laquelle j\u2019ai pass\u00e9 une bonne partie de mon enfance. Plus tard, j\u2019ai vu couler le Rhin, la Vistule, la Neva et le Mississipi. J\u2019ai m\u00eame vu couler le Neckar, cher \u00e0 quelques po\u00e8tes et philosophes allemands qui ont troubl\u00e9 ma jeunesse et dont on fait aujourd\u2019hui les pr\u00e9curseurs du nazisme. 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