Revue de presse (Extraits)
Collection Vents Contraires
première traversée (2000/2007)
Qu’est-ce qu’une collection de poésie ?
Sept ans après la création de Vents Contraires il m’est peut-être plus facile de répondre, puisque les titres se sont progressivement accumulés pour constituer aujourd’hui un fonds riche de 16 ouvrages.
Une collection s’annonce avec livres à l’appui, écrivais-je à l’aube de l’an 2000. Ce sont ces livres, précisément, qui, se rajoutant les uns aux autres, contribuent à forger une espèce de bibliothèque singulière, une vitrine volontairement sélective – et par trop restrictive, j’en conviens – de la création poétique contemporaine.
En un mot une collection.
C’est à dire un espace de publication ouvert à certaines opérations poétiques d’aujourd’hui.
Vents Contraires ne cherche pas à créer ou défendre quelque courant poétique. Juste à retenir dans ses choix un rien subjectifs les chantiers littéraires qui lui paraissent les plus novateurs, les plus risqués, les plus « résistants » aussi aux armes de textruction massive (cf. J.P. Bobillot) détenus par « la normalité » éditoriale et ses agents de sécurité.
Vents Contraires fait partie des lieux se raréfiant où souffle encore un vent de liberté de création, tantôt « affolant la boussole du sens », tantôt déclarant « l’échec de la poésie » ou « la poésie compromise », ou encore qu’« il n’est de poésie qu’à s’en moquer. »
Turbulences, trafics, détournements, connivences, hybridations, systématisations, sonorités, déviations, fictions, mélanges, fragments, slogans, trouées, assemblages, listes…
Vents Contraires, une association de mal-faiseurs ?
Non, une collection de poésie.
Alain Helissen
3 février 2007
Bruno FERN
111 Points de contrôle
De la langue qui compose les livres, peu d’écrivains songent à lui faire passer un contrôle technique. On ne s’étonnera pas, alors, qu’elle puisse essuyer des pannes, avoir des fuites dont on cherche vainement l’origine. Pour son premier livre Bruno Fern a pris soin de vérifier minutieusement l’état de cette langue, en la soumettant, excusez du peu, à 111 points de contrôle. C’est sans doute exagéré. Mais l’examen a le mérite de livrer quelques constats désopilants, par exemple : la langue aussi a son frein mais le plus souvent elle n’appuie guère dessus et fonce sur le premier venu.
Élément par élément, Bruno Fern construit ici comme un texte à tiroirs. Il en rassemble les parties sans notice d’assemblage en admettant un résultat un peu décousu tant la langue qui fourche qui fourgue des mots souffre de failles en son système. Et ces 111 points de contrôle sont autant de petits pavés disséminés, malgré leur numérotation, dans un imbroglio indéfinissable, sens devant derrière et inversement. Pas de « colonne vertébrale », donc, à quoi se rattacher pour donner corps au texte, mais une forme avouée d’égarement ou d’errance. L’auteur dresse en fin de volume une liste « d’emprunts » à quelques poètes, que l’on retrouve discrètement – et savamment – mélangés aux vers. Il se tient quant à lui à l’écart, c'est-à-dire dans les mots, ceux dans lesquels il tombe comme l’autre dans la potion. Et s’il voudrait la tenir la syntaxe en faire du solide (…) le vers se dérobe et n’en finit pas dans la phrase de créer de l’espace. Les 111 points de contrôle, on l’aura compris, sont probablement plus nombreux encore.
Alain Helissen in Sitaudisrouées, ass
Jean-Pierre Bobillot
Tombeau d’Isidore Ducasse
Receuil à rédaction lente (larve du pou !), ce Tombeau qui pourrait aussi bien être un Berceau incorpore formes brèves (mais surtout pas haïkus …), détournements mineurs, manipulations minimales, voire minimalistes : calembours, contrepèteries, métathèses, tmèses & autres catachrèses – mais aussi : pensées sur la moquette, maximes, apophtegmes & sentences, slogans, poèmes trouvés, poèmes à voir, poèmes en prose, poèmes tout court & (pour faire bonne mesure…) « Poème trop long ».
Cailloux de Petit-Poulset : comme autant de fragments qui jalonnent ou scandent un itinéraire hasardeux – sentiers plutôt qu’Autobahn, fourrés touffus, touffeurs fourrées, brusques échappées plutôt qu’enveloppantes perspectives, à l’improbable tracé parmi l’irrespirable Amazonie des discours & des dogmes – que l’auteur parmi d’autres défricha (à mains nues) près de 20 ans durant. C’est donc : un manifeste, discrètement doublé d’un pamphlet, dont il emprunte quelquefois le ton ou le tour.
L’auteur
Né en 1950. Poëte bruyant, non métricien tendance pro-Dada, chercheur de poux. Anime la collection Electre depuis 1985 et la revue Maison Atrides & Cie depuis 1989. Auteur d’une thèse de doctorat d’Etat sur la crise d’identité du vers dans la poésie française de Rimbaud à Apollinaire & de nombreux articles concernant la question du vers, Rimbaud, la poésie sonore, etc. Pratique la lecture à voix rauque&drôle, volontiers en duo, avec Sylvie Nève depuis 1979, avec Jean-Louis Houchard depuis 1998.
Dossier de presse :
Le sourire aux lèvres, j’ai visité le tombeau d’Isidore Ducasse conçu par Jean-Pierre Bobillot. La composition d’allure symétrique de cet hommage architextural fait penser à certain mastaba égyptien. Le centre du tombeau est occupé par un poème trop long encadré par deux notes sur la poésie. On pénètre dans le tombeau en lisant les dernières répliques avant la sieste et on en sort avec les nouvelles répliques après la sieste. Un poème en temps réel clôt l’ouvrage en un résumé anamnésique. Enfin, l’ornementation plastique n’est pas oubliée puisque l’architecte a intégré des collages poèmes visuels de sa composition entre les dalles pages noires et blanches.
Les répliques, dernières ou nouvelles, avant ou après la sieste, sont un bouquet d’aphorismes, jeux de mots, contrepèteries, calembours, poèmes et romans courts, concentrés d’humour, de savoir, de sensualité, parfois d’un érotisme joyeux et attentionné, ainsi :
« Je fais souvent ce rêve : être ange et pénétrant. »
« Un gland de fer sous des doigts de velours. »
« Votre temps est bref, soyez précieux ! »
« Sous la joue attentive, l’estomac, ce soyeux cloaque… »
« Sans fracas, la barbaque devient chair d’amour… »
« Strip-tease viscéral, la digestion est le moment le plus paisiblement érotique. »
« Clair comme une histoire à l’eau d’épine de rose qui se lit comme du petit lait au fond de la gorge d’Annie. »
Les noms propres des vivants et des morts circulent dans ce tombeau plein comme un neuf ; en vrac, on y rencontre Kerouac & Mallarmé (pour un remix-mix du Coup de dés et des Mexico-City Blues), Démocrite, Whitman, Nève, Hendrix, Laforgue, Valprémy, Fénéon, Khlebnikov, Moulinier, Robinet… On se souviendra aussi de Bobillot polyglotte avec quelques poèmes en anglais. La translation est alors autre chose qu’un déplacement géométrique, voir en particulier les permutations de black thirst day bloody sun day (Hello, Brion Gysin !). Au centre de l’œuvre, le poème trop long à rimes plates, octo & hexa syllabes mêlés, déroule pour nous plus de quatre cents vers bâtis sur le modèle le lieu sans la formule, c’est comme… le Bosphore sans les Dardanelles, le tiroir sans le polichinelle, comme Vladimir sans estragon… C’est un poème encyclopédique, une description du monde (que ce monde soit ou non un langage) ; on y rencontre pèle mêle, le pèle et le mêle, on aurait pu y rencontrer le beau et le comme, la machine à pluie et le paracoudre…
Les notes sur la poésie sont des projets de préfaces permettant de joindre les couplets théoriques aux refrains poétiques, sous le signe de cet exergue mallarméen : « Tout écrivain complet aboutit à un humoriste. » Ces notes dans lesquelles s’agitent la glose, la modernité, l’étonnement, la vérité pratique, la dialectique, la pragmatique, le paradoxe, la poétique, le sujet, le matérialisme, le maniérisme, la négativité, débouchent sur cette conclusion non par un, mais imparable : « En un mot : la poésie, c’est la critique &, en tout premier lieu, la critique de la poésie. »
Le livre s’achève sur le poème en temps réel, poème polyptotique qui reprend l’ensemble des procédés et des registres du livre dans toutes les constructions possibles autour du mot avenir.
Ce tombeau, hommage à l’inénarrable auteur des Poésies est sain, riant, aéré, un bel endroit pour les vers. N’oublions pas non plus que Jean-pierre Bobillot, non-métricien pro-dada, est un poète sonore et même bruyant. Son Tombeau d’Isidore Ducasse est une caverne d’échos dans laquelle j’entends résonner son rire.
Lucien Suel/Paru dans CCP N°0
Hubert Lucot
Pour plus de liberté encore
foutus pour foutus
n’en faisons pas un drame
maximes, manchettes, slogans,
collages et autres vérités
Sensible, depuis des décennies, à la poésie publicitaire et à la sagesse des médias, effaré que l’amour de la liberté et la passion du dynamisme entrent difficilement dans nos moeurs ou s’arrêtent en chemin, Hubert Lucot se plaît à marteler les slogans hyperlibéralistes de notre présent et, espère t-il, de notre avenir.
Extraits choisis
- Si chacun volait son prochain, tout le monde serait riche.
- Soyez, vous aussi, compétitif. Exigez le blocage de votre salaire.
- Il y a trop de misère dans le monde ; laissez au moins les riches être heureux.
- Les injustices sont indispensables à l’équilibre social. Il faut renforcer celui-ci.
- Chaque jour remerciez Dieu d’être né blanc et de savoir presque lire et écrire.
- A-t-on le droit d’interdire la torture dans les vingt pays les plus pauvres ?
- Renoncez à tout, sauf au profit.
- Une nation est libre quand ses prisons sont pleines.
- Truquons les statistiques, les vraies sont d’un ennui mortel.
- La pollution ne menace pas l’humanité, bien au contraire. réfléchissez :
les mauvais mourront, les bons survivront, plus forts encore.
- Les médias du monde libre :
« Nous mentons mais nous le savons, et personne ne nous interdit de l’avouer. »
- L’extrême douceur de certains poètes ne doit pas nous faire oublier la dureté de leur plume, qui ne laisse presque aucune trace sur le papier.
- On a voulu enterrer le général de Gaulle à côté du Soldat inconnu,
mais de Gaulle lui aurait fait de l’ombre.
- Le communisme est mort, mais également le capitalisme, et donc la lutte des classes, réjouissez-vous. En effet, le capitalisme sauvage d’aujourd’hui n’a rien à voir avec le capitalisme véritable.
(... et plus de 800 autres…)
Du même auteur
Parmi les dernières publications :
Les voleurs d’orgasme, P.O.L, 1998
Probablement, P.O.L, 1999
Frasques, P.O.L, 201
Opérations, P.O.L, 2003
Opérateur le néant, P.O.L, 2005
Le Centre de la France, P.O.L, 2006
Le noir et le bleu (Paul Cézanne), Argol, 2006.
Grands Mots d’Ordre et petites phrases, P.O.L., 2007
Dossier de presse :
Nous n’accumulerons pas ci-après des phrases pompeuses ou vides de sens, il suffira en effet de déclarer, en évitant de mentionner l’existence, sur une planche de notre bibliothèque, de cet exemplaire du Gato noir, que nous trouvâmes chez un bouquiniste, à Bruxelles, qui appartient donc très probablement à un lecteur indifférent aux hommages de l’auteur (on a gommé, bien entendu, le nom du goujat), que Pour plus de liberté encore d’Hubert Lucot est un recueil de réflexions, de pensées, d’aphorismes, qu’il y est question (par lettre alphabétique) de ou d’abris anti-humains, anarchiste hostile à tout, anus d’une grive française, automobiles Gitanes, bébés parfaitement ronds, belle tête de légionnaire alcoolique, canards boiteux, casquettes Ricard des juges, chiottes à carte magnétique, chocolats sous plastique, communisme qui règne dans nos clubs de vacances, congrès national des détenteurs de caisses noires, cours de méfiance, diarrhée verbale, eaux de Donrémy, enfants biodégradables, erreur judiciaire en direct, études ralbologiques, fermière grosse et grasse, fiente de pigeon, maison de Rimbaud à Aden, mauvais professeur de sanskrit, mitterrandiste à 80 ans, musée du Pot-de-vin, nul en 20 leçons, perestroïka bordélique, petit imperméable dessiné par Cardin, pétomanes français, premier concile oecunémique anti-femme, prêtres défroqués, protège-tibia, pyramide du Chinois américain, quelques jeunes saligauds, technocrate ivre de chansons, tombeau du rat inconnu, transfusions de pisse de chat, veau marengo, mais peut-être pourrions-nous quand même en citer l’un(e) ou l’autre in extenso, choisi(e) au hasard ou selon des critères de sélection très rigoureux, à titre d’exemple et de conclusion, celui-ci, si, bien entendu, il vous convient (n’hésitez pas à nous communiquer vos goûts en la matière, nous en tiendrons – et teindrons, en prime, notre chevelure folle en blanc vénitien – compte, promis) Méfiez-vous du format 21 x 29,7, le format des manuscrits refusé.
Alain Debaisieux
Paru dans Le Mensuel littéraire et poétique, avril 2001.
Recenser puis faire dérailler les slogans de la novlangue médiatique, économique, et politique contemporaine en les répartissant en plusieurs séquences thématiques sous-titrées en conséquence – Pour une sagesse post-moderne, Coups de cœur, Halte à la misère !, En direct de la Banque du cul, opération portes ouvertes, Bienvenue au ministère des Droits de l’homme, Pour une vraie campagne de moralisation, Ne faites pas le procès du direct !, Enfin la fin des tabous… – : tel est l’enjeu de Pour plus de liberté encore, le dernier livre de Hubert Lucot. Cette organisation thématique (plutôt qu’alphabétique, comme l’est celle de l’ABC de la barbarie de Jacques-Henri Michot) se double d’un détournement ironique de la plupart des sentences et mots d’ordre de l’époque afin d’en faire dégorger le sens et les intentions cachés : « Petits porteurs, détachez vos coupons avec soin », « Après le travail, nul repos. Les casse-tête de l’épargne vous tendent les bras », « Un million de fidèles ont soudain envie de pisser en même temps. C’est la ruée, c’est la mort », « Le retard considérable de ce pays sympathique en proie au chômage sera comblé après la première vague de licenciements », « La Terre est à ceux qui la sponsorisent », « Certains ont employé toute leur vie à rédiger un nouveau statut de la Sécurité sociale. Que reste-t-il de leur œuvre si ce n’est le style ? »…Progressivement s’agence une poésie politique de l’énoncé, contaminant ce dernier afin de cesser de « communiquer » servilement et éviter de « finir à l’asile ». Ne pas se faire avoir par les rhétoriques de tous ordres mais au contraire les décortiquer, les déplumer, désampouler, les ramener à la froide logique de leurs sentences-clé : « Ne vous laissez pas faire, soyez plus vicieux qu’eux ! Si on vous donne un conseil, suivez le, mais MAL ». Plutôt que de simples pastiches ou de contre-pétries style almanach Vermot, les montages de Lucot constituent ainsi un faux qui, comme dans les films de Jean Eustache, est plus vrai que le vrai : les séries de clichés journalistico-politico-économique sont une opération sur la langue faisant ressortir la cohérence de la logique tyrannique à l’œuvre dans le réel, et ce faisant, elle commence déjà à la subvertir. L’ironie prononcée du livre – qui fut développée dans un texte ultérieur de Lucot : Les Voleurs d’orgasmes – n’est en effet ni dépressive ni nihiliste, au contraire : elle se retourne sur elle-même en prenant pour objet ce qu’elle pourrait devenir : « Hubert Lucot est amer parce que la CIA refuse ses services », « Hubert Lucot est pessimiste parce qu’il n’arrive plus à se rappeler le numéro de son compte en Suisse ». L’ironie, ici, est astringente, décapante, active car synonyme de lucidité, de prise de conscience. Comme chez Michot, mais selon des modalités différentes, il y va d’un travail d’exposition des structures sociales et politiques telles qu’elles se camouflent et opèrent depuis les normes langagières d’une époque. Ne pas être dupe. Mais pour autant ne pas être triste. Et le dire – « foutus pour foutus n’en faisons pas un drame ». C’est une façon pas si fréquente – mais bien efficace – de résister.
Jérôme Game
Paru dans La Polygraphe, vol. 20/21, automne 2001.
Lucot en 3D, leader du F.L.L. et du C.L.E.P.N.P.
Faut-il avoir lu Les voleurs d’orgasme dont seraient extraites les maximes (les refusées ?) que l’on peut lire dans Pour plus de liberté encore ? Faut-il savoir que Lucot est un grapheur ? Que, depuis les années soixante-dix, il mêle biographie et politique ? Qu’il se situe à contre-pied, à contre-courant, à contrecœur. Qu’il aime les contre-emplois, qu’il mène des contre-enquêtes de contre-espionnage. Qu’il est un contre-exemple. Parce que c’est un contrevenant. Faut-il savoir que c’est aussi un colleur (d’affiches) : qu’il cut-up, qu’il prélève, qu’il fabrique, qu’il retouche ? Faut-il avoir lu ces grands livres que sont Phanées les nuées, Langst, Sur le motif ? Lucot fait aujourd’hui de l’art polétique (art + poésie + politique). Il ajoute une D(imension) aux autres (cordes à son arc). Et nous lance des maximes socio-politiques à la tête, dans un grand geste ennuyé. Histoire de mettre en déroute ceux qui auraient pu croire qu’on pouvait s’assoupir en poésie. Ici encore, Lucot a décidé de défaire l’ordre établi et c’est essentiellement au « politiquement correct » qu’il s’en est pris. Et d’utiliser le fonctionnement des messages médiatiques, de s’en jouer pour faire de la vraie (dérision) avec de la fausse (publicité). De fausses maximes avec de vrais lieux communs. Et de fonder le F.L.L (Front de Libération du Langage). Il coupe, découpe, il colle, il assemble. En cela, c’est du travail d’artiste. Sauf que c’est du travail d’écrivain. On pourrait presque, mot pour mot, reprendre les termes de Catherine de Smet pour Thomas Hirschhorn : « Dans l’œuvre de Hirschhorn, l’imprimé se présente, au premier regard, sous les espèces d’images découpées dans les magazines, de pages de journaux ou d’éléments issus de différents univers éditoriaux (reproductions d’œuvres d’art, prospectus, images pieuses, etc.), parfois grossièrement retouchées au stylo, et intégrées à des compositions, sur des supports de taille et de nature diverses (…)? ». Dans Pour plus de liberté encore, Lucot ne laisse aucune trace de son pré-travail de prélèvement. Il ne donne que du texte. Dans un livre qui déborde de dérision et de cynisme : « Consommez jusqu’à ce que mort s’ensuive. » ou encore : « Passant de la démocratie laxiste à la démocratie rigoureusement démocratique, nous exigeons l’interdiction des écrits hostiles au consensus démocratique. » Le tout, sous forme de fragments passés au crible du travail sur la langue et le sens : « qu’est-ce qu’un livre ? C’est l’ébauche grossière d’un feuilleton télévisé ».
Ce livre a pour vocation essentielle de déranger. Il bouscule. Il gêne. Et Lucot ne rappelle aucune vérité bonne à entendre. En P.D.G. efficace de la Compétitive Lucot Entreprise Performante de Nettoyage des Poncifs (C.L.E.P.N.P.) de tous horizons.
?) Du latin politicus « relatif au gouvernement des hommes », lui-même, du grec politikos « qui concerne les citoyens, l’Etat », dit Alain Rey, dans son dictionnaire historique de la langue française.
?) Relier le monde. Thomas Hirschhorn et l’imprimé, Catherine de Smet in Cahiers du musée national d’art moderne n° 72, été 2000.
Véronique Vassiliou
Paru dans CCP N° 1 ; 2000.
Charles Pennequin
écrans
Que sont les écrans ? Qu’est-ce qu’ils font autour de nous ? Où est-ce qu’on est pendant tout ce temps ? Est-ce qu’on est bien dans, c’est-à-dire en soi ? Qu’est-ce qu’on y fait ? Est-ce qu’on y naît ? Est-ce qu’on y parle, y souffre, y aime ? Est-ce que les écrans sont nos nouveaux corps, notre nouvelle maladie ? Est-ce qu’avoir un corps c’est forcément être dedans ? Est-ce que le soi n’est pas plutôt du dehors ? (...)
Autant de questions et plus qui crèvent ces écrans, sous la plume vitriolée de Charles Pennequin. Nous sommes très loin ici du « poétiquement correct », dans la violence d’une langue extrêmement crue qui tente de rassembler ce qu’il reste « d’être » en nous, derrière tous ces écrans qui envahissent notre cerveau jusqu’à n’en faire qu’un récepteur/émetteur d’images et de sons venus se substituer à une intériorité de plus en plus hypothétique.
Né en 1965 et découvert par Christian Prigent, Charles Pennequin mène depuis quelques années et plusieurs livres une expérience poétique parmi les plus singulières et les plus radicales d’aujourd’hui.
Du même auteur :
Le Père ce matin, Carte Blanche, 1997.
Dedans, Al Dante, 1999.
Moins ça va plus ça vient, Le jardin ouvrier, 1999.
1 jour, Derrière la salle de bain, 2001.
Lettre à J.S., Al Dante, 2001.
Bibi, P.O.L., 2002.
Bine, Ikko/Le corridor, 2003.
Bibine, L’attente, 2003.
Je me jette, avec Pascal Doury et Stéphane Collin, Al Dante/CNEI, 2004.
Mon binôme, P.O.L., 2004.
Entravés, Le Triangle, 2006.
Dossier de presse :
Charles Pennequin veut avoir une conversation avec celui qui l’habite. Celui qui, hors écran, se déclare malade, en porte-à-faux avec ces images venues de l’extérieur envahir son cerveau jusqu’à faire de lui un corps-écran, satellite d’un corps original plus que jamais en mal d’identification. C’est cette part de « malade » en lui que l’auteur s’acharne à libérer ici, dans un texte d’une rare violence utilisant une terminologie outrancière très loin du poétiquement correct et plutôt près du scatologiquement perfect : Nous sommes des trous du cul, des suicidés du trou du cul, que l’trou du cul nous pense en dedans, car le dedans n’est malheureusement qu’un trou du cul où nous bouffons, où nous sommes des bouffons, la réalité nous bouffe (…). Ecrans s’en prend aux images, celles surtout de la télé, fosse commune du moi, trou habité par Dieu pour y focaliser tous ces saints sacrements (morale, famille, société…) qui viennent parasiter notre être, substituant à sa pensée propre une image venue du dehors tisser sa toile en nous.
Charles Pennequin formule autrement cette aliénation mentale, en s’appuyant sur un questionnement philosophique : Est-ce que les écrans sont nos nouveaux corps, notre nouvelle maladie ? Est-ce qu’avoir un corps c’est forcément être dedans ? Est-ce que le soi n’est pas plutôt du dehors ? Qu’est-ce qui reste du fond de notre être quand il communique par écrans interposés ? Pourquoi les écrans nous font croire à la vie, alors que nous n’y sommes pas, alors que nous sommes sur terre tels des enterrés vivants, des vivants fonctionnant en vase clos, dans des boîtes ? Ce livre pose sans détour le cadre de notre liberté individuelle. Il est rage et résistance face à notre embrigadement, à la violence de cette non-vie réglée de l’extérieur qui nous voudrait simples consommateurs de mots-écrans, répétiteurs remontés mécaniquement, communiquants clonés jusqu’à la moelle. Malade de la parole et de son commerce illusoire. Charles Pennequin mise sur l’écriture : Parce qu’écrire est simple, écrire est pour moi la seule lisibilité, car la seule liberté laissée à l’homme d’aujourd’hui (…) écrire est nier, nier l’action, nier la vie d’action, nier le commerce, nier l’existence et les ressentiments, nier le soi posé au soi pour accomplir son devoir de négationniste, négationniste de soi-même et de l’autre (…) On pourrait prolonger à l’envi les citations de l’auteur, tant celui-ci s’évertue à clarifier son propos, notamment dans les deux dernières pages de ce livre qui ont comme force de testament littéraire. Mais le mieux est de quitter nos écrans opaques pour ceux de Charles Pennequin. Avec le seul risque de nous y reconnaître.
Alain Helissen
Paru dans Le Mensuel poétique et littéraire N° 301
« La télé est comme mon trou/quand il déborde/mon trou de balle déborde/dans la télé » : les bouts du trou des chiures, ou comment un moi-trou est pris en charge, en mains, en mots et en images par les polyvalents de la clinique médiatique contemporaine – la télévision –, et est ainsi essoré, hystérisé en un bourrage et une digestion sans fin. Ecrans dit cette partouze morbide, celle d’un corps poreux (l’anatomique comme le langagier, le charnel comme le spirituel, chacun troué de leur anus et boyaux respectifs, séparés, à jamais clivés dans leur être : la division chère à Artaud comme à Beckett) et d’un flux uniforme et irradiant (celui provenant de la surface plane de l’écran télé). La bonne plasticité virtuelle de l’image cathodique remplit sans se faire prier les cavités de l’âme/chair qui, incapable d’assumer son sort de matière finie, brisée, ne demande pas mieux : « la télé est dehors, à penser dans mon trou », « ça chatouille quand la télé m’encule des yeux je sens les poils de couilles du monde en moi. » a base de cut-up de documents administratifs (ceux des hôpitaux), de publicités et de séries télévisées notamment, Ecrans forme un texte plat, une surface constituée par le nivellement prosaïque d’effets, de signes, de contextes ponctionnés sur le réel télévisuel. Tout se mélange non pas en une circulation cohérente mais en une sérialisation contingente des signes d’où émerge une pulsion, un syndrome plus qu’un symptôme : celui de la déréalisation accélérée de l’existence, qu’il convient impértativement, selon Pennequin, d’enrayer pour conserver une chance d’être vivant. A cette fin l’écriture étale ce syndrome, le déplie, le figure plutôt que ne l’explique ou l’exorcise. Elle le lmonte, en manifeste via des effets de langue la nature matérielle (idéologique) et contaminée/contaminante. C’est une réussite de cette écriture que de révéler une subjectivité/corporalité purement sociale, intimement politique, ouverte et modelée par ses branchements permanents sur les outils du Pouvoir. En lisant Ecrans, j’ai soudainement eu la vision géante de Claire Chazal, bourgeoise iconique en train de susurrer à la France entière, habillée en Deneuve, soufflant les malheurs du monde à notre oroeil national, cadrée en gros plan, plan de star, plan Figaro Magazine ! Pennequin : « La télé est votre tombe/votre corps tombal. » On assiste en effet médusé, angoissé, en direct-live, aux effets irradiants d’une économie culturelle de sur-exploitation : celle du salon-plateau-télé-trou-de-balle. Le texte surenchérit sur les cut-up dont il se sert et parvient à en exfiltrer la vérité de l’image-TV : Ecrans n’est ni un strict montage ni une thématique exhaustive ou synthétique mais un dialogue schizophrène où tout est dévissé et revissé et où la niaiserie stroboscopique de l’image-TV est refigurée en une prose plate à la syntaxe tournoyante, énumérative, permutative, hypnotique. Comment un pouvoir prend-t-il les corps, les têtes ? Comment retourne-t-il l’âme/corps comme un gant, par l’anus (corps/trou fantasmant sur le plein), pour mieux le contrôler ? Comment survivre à tout cela, à cette surface protéiforme hyperadhérante qui nous asphyxie, nous avale, nous déglutit et nous encule tout à la fois : qui sommes nous ? Une TV à nous-mêmes ? une TV à nous tous seuls ? Le livre de Pennequin pose ces questions. Il n’apporte pas de réponse (à part dans les dernières pages, très explicatives, comme un mode d’emploi rétroactif, et qui courent le risque de rabattre ce qui précéde sous un chapeau trop immédiatement dialectique). Il est une réponse. A l’époque de l’éternel sourire télévisuel, de la santé fascisante de l’image cathodique, vivre signifie être malade, ne plus savoir parler. Une remarquable littérature de résistance et de vie.
Jérôme Game
Paru dans Action Poétique N° 171, mars 2003.
(Georg, la Vie, il l’aime, fruit (de) riche ;
et il la croque à pleines dents)
Porter le prénom de Baudelaire et de Bovary n’est pas un maigre déterminisme quand on veut faire le poète, ni un maigre paradoxe. Mais Paradoxe aura peut-être été le nom de notre plus intime Déterminisme. Nous, toi/je, mangeant/jeûnant, séduisant/indifférent, donnant/réduisant. Boulimies et vomissements ? voilà ce que rend Charles Pennequin qui dit que l’homme est cet être qui dévore gloutonnement son existence et n’en finit pas de se faire vomir – existence qu’il est lui-même, se mangeant et se vomissant. Mais ce Mangeant et ce Vomissant, ce Vengeant et ce Momissant « On », aura voulu tout faire entrer et ç’aura été la Vie. Parce que dans le Tout, il y a Immanence, et dans Hegel, et que ça continue de gueuler à pleine gorge, et à couler en vomissures…
Il y a du nouveau dans l’autobiographie. Et pour savoir d’où ça vomit quand ça vomit, c’est à dire continuellement, relire l’article de François Laruelle, « La Scène du s Laruelle, « La Scène du vomi », Critique, n° 347, 1976.
Saturnin Rivarette
Paru dans CCP, n° 5, avril 2003.
Merci, cher Alain Helissen
De cet extraordinaire coup de poing en forme de livre de Charles Pennequin (Artaud qui se voit dans la glace en Benjamin Péret). Ça ne m’est pas arrivé depuis si longtemps de lire un livre de cette force. Choc et découverte, c’est une joie pour l’éditeur de s’être trouvé là. Dans votre collection je connais Serge Ritman et Vassiliou, Dubost et Game. A suivre. Je ne sais pas comment, mais on verra. Un jour ou l’autre.(…)
Courrier de Dominique Grandmont
Daté du 29.11.2002.
Alain Helissen
Les Poétrous
Pamphlet poétique décliné en plusieurs séquences, les poétrous investissent le territoire de la poésie moderne par tous ses trous.
Volontiers irrévérencieux et intempestif, l’ouvrage s’en prend à un certain statu-quo actuel de l’édition poétique – il y a heureusement d’agréables exceptions –, un consensus mou autour de quelques registres surmâchés comme ceux du narcissisme aigu, de la matérialité, du formalisme roi, du lyrisme, de l’inconsistance, de la frivolité ou de son pendant la gravité. Les poétrous travaillent les trous d’une langue qui n’a pas dit son dernier mot. Avec le plaisir fripon d’éclabousser bien au-delà de la mare – et au-delà du réel – en lançant des petits pavés, de bonnes intentions, comme de bien entendu.
extraits des Poétrous
Il faut deux trous
pour faire un monde
A peine sorti du premier
on trébuche dans l’autre
Ce n’est pas la profondeur du trou
qui importe
C’est sa densité
Et plus que son diamètre
son étendue
(...)
Troue lui
l’tutu
d’la langue
Lèche lui
ses bas-fonds
Materne le
d’ta confiture
jutée par tous ses trous
C’est trop
ça se dénoue
en découd
Et tout d’un trou
lache du mou
libère son fou
Tympan !
tympan !
l’oreille
le son
glotte-musant
comme indien
célébrant
trou la la
trou la lère
le grand manitrou
L’auteur
Né en 1954, Alain Helissen a co-animé la revue littéraire et artistique FAIX (1979/1982) avant de faire partie du comité de rédaction de la revue Sapriphage. Il a publié une dizaine d’ouvrages de facture très différente et collaboré à une cinquantaine de revues. En parallèle à son travail de création littéraire, il est aussi chroniqueur dans diverses revues et dirige depuis fin 1999 la Collection de poésie Vents Contraires aux Editions VOIX. Il co-anime depuis 2007 un cycle de rencontres poétiques à la bibliothèque du Pontiffroy à Metz.
Bibliographie
Le Secondarisme (manifeste), CoL. FAIX, 1979 ; ouvrage collectif avec la collaboration de Luis Darocha, Richard Meier et Hubert Saint-Eve.
Tangages, roulis et autres reflets, Ed. de la Victoire. En collaboration avec Richard Meier.
Hygiène, roman-journal, Ed. de la Victoire, 1982.
Le Peintre-chasseur et son tableau de chasse (Portraits immobiles de l’artiste à travers les champs) ; Ed. des deux VOIX, 1983. En collaboration avec Richard Meier.
La recette du pavé, collages ; Tardigradéditions, 1998.
Rhapsodie du JE ; Rafael de Surtis Editions, 1998.
La Vie déraille, Ed.13/XXIII, 1999. Avec des illustrations de Luis Darocha.
Je les ai vus, ils préparent une attaque ; Ed. 13//XIII, 1999 (épuisé).
(Point d’interrogation), livre d’artiste réalisé avec Serg Gicquel ; Editions CDPP, 1999.
Les Poétrous, Ed. VOIX, 2000.
Rediffusion, Ed. 13/XIII, 2001
Les aventuriers du roman perdu, Ed.13/XIII, 2002. (épuisé)
Du lieu de l’origine, livre d’artiste, Ed. AZUL, 2003.
Bivouacs, 13/XIII, 2005.
La narration vous change la vie, Comp’Act, 2005.
Metz in Japan, co-écrit avec Jean-pierre Verheggen, VOIX éd.2005.
ABC d’R, Tarabuste, 2006.
La part des émotions, Les hos-séries du 22, 2006.
Dossier de presse :
Les amateurs de calembour - et je dirais même du camembour tiré par
les chevaux - y trouveront assurément leur compte ; comme j’en suis,
pas question en présence d’un tel florilège de faire la fine gueule.
Alain Helissen fait ici flèche de trou bois. Des jeux de mots, des
pastiches (les plus iconoclastes, bien sûr), les variations les plus
pertinentes et impertinentes à partir du mot trou, bref de la fantaisie
tous azimuts. Et à l’état brut. Je vous en sers à trou hasard un petit
morceau (qui n’aurait sûrement pas déplu à Dimey) :
J’aimerais trou voir
Chirac use…
Cependant ne nous arrêtons pas qu’à l’aspect ludique des Poétrous et
saluons avant tout le réel travail sur le langage auquel se livre Alain Helissen.
Remarquable travail de poète, qu’on aimerait contagieux.
Olivier Hobé
Paru dans Quimper est poésie, N° 29, novembre 2000.
Les lecteurs férus des petites revues de poésie mais aussi du magazine bruxellois Le Mensuel littéraire et poétique reconnaîtront la signature de l’infatigable chroniqueur des parutions poétiques. Ils découvriront peut-être alors l’écrivain qui jusqu’alors s’était fait discret. Ce livre est explicitement placé dans l’orbite des « porteurs de trous » de Christian Prigent. On dira alors qu’il s’agit d’une écriture épigonale, post-TXT (titre de la revue dirigée par Prigent de 1969à 1993), du moins sous influence : à Prigent on ajoutera Verheggen, et déjà on apercevra que le soi-disant épigone en abusant désabuse y compris son propre projet, s’il en avait eu un : impossible de trouer en rond ! Et c’est justement cet abus qui, versant le poème textualiste dans la chanson (« La valse à mille trous », « La chance honnête »…), dans la parodie (de Ronsard à Apollinaire), et partout, ailleurs que dans « la poésie », invente un poème où le récitatif l’emporte sur le récit d’un ancien combattant textualiste. L’art d’Helissen est justement, hors de toute « meute », dans un ton populaire, râpeux, qui sait qu’il y a entre les mots/des trous ». Et ce n’est pas à un « trou du monde/en solitaire » qu’il nous « emmène » : Helissen est un trouveur. Ce livre ouvre en effet une collection que le même Helissen dirige contre les vents dominants puisqu’il l’appelle Vents Contraires. Les autres titres (Jean-Pierre Bobillot avec son Tombeau d’Isidore Ducasse et Patrick Dubost pour Sous la lumière d’Assise) montrent cependant qu’il ne s’agit pas d’un vent unique !
Serge Martin
Paru dans Europe, janv. 2001.
Dans une écriture qui prend la langue par tous les trous où s’inscrivent bien campés, calembours et pastiches, Alain Helissen nous présente un recueil de haute tenue, pamphlet poétique s’attaquant à tout ce qui est du formalisme, du narcissisme, de la matérialité, du lyrisme, de la frivolité comme de la gravité. Ce sont des êtres à part, troublions éphémères aux durables remous. Ce sont des poétrous plus occupés à creuser des trous pour en boucher d’autres en archipels qu’à niveler la langue avec quelque remblai importé des territoires communs, ceux de la langue de tous et de personne. Voilà ce qu’en écrivait Alain Helissen en novembre dernier. Cela pour vous dire que derrière l’irrévérence existe un magnifique travail de langue en poésie. C’est un recueil à lire, à relire avec gourmandise, on en ressort guilleret, un petit côté fripon dans le maniement de langue.
Gilbert Desmée
Paru dans Sapriphage, 2000.
Le poète Alain Helissen sort ce recueil de déclinaison de trous aux éditions VOIX « pour espérer TROUver au bout, si bonne à dire, la vériTROU »…Rare poète à connaître et citer Jean Carteret (« le poète est l’homme le plus troué du monde ») Alain Helissen nous fait glisser dans le vide des trous à travers le blanc des pages. Troublant/trou noir/des origines.
Daniel Giraud
Paru dans Le Millefeuilles, avril 2001.
A vers menus. Parodie. « entre légèreté et gravité ». Un « avertroussement » débute le bouquin. Dédié chantier à Jean-pierre Trouverheggen.
Le mot trou devient tout, employé à mout postes, particulaire, affixien, calembouresque. Langue est jeu & batterie de mots. Troublants. Opus marrant maîtrisé, savant populo, léger tragique. Verlaine et Rabelais.
Le poète excelle aux vers ténus, cinq trois deux syllabes, nous baille un art poétique, une morale, un physique une mystique au néant, fin&source de vie. Il muse musique, joue cacophonie, ou joli sonne-faux (sous le lime). Trou virus contamine la langue, qu’il caricatroure. Il y a entre les mots/des trous/dont tu ne parles pas. Conter les trous d’existence – encore une autre vie – glissement alternatif sexuel. Lucide rhétoriqueur ; parodique : « Mignonne, voyons voir si ce «, poèmes&chansons. Exact : Vos papiers ! T’es hors texte/t’es pleine marge/ça t’apprendra/à détrourner/l’bon sens !
Se valorise la dimension perpétuelle, toujours déniée, que l’encre écrit, fait jouir, le mort vit, infans parole ; truculent votre idiolecte traduit du hors-trouisme & sans voix.
Georges Mérillon
Paru dans Marginales, tiré à part de la revue La Polygraphe, mai 2004.
Ce petit ouvrage ravira les amateurs de calembours, de jeux de mots et de mots-valises.
Dans la dédicace dont il a gratifié mon exemplaire, Alain Helissen souhaite que je « ne troue pas ces textes déjà suffisamment troués. » Eh bien, essayons ! Mais quelle épreuve, bon sang, quelle épreuve ! que de ! Je n’arrête pas de tomber dans des ! Vite, j’essaie de me raccrocher à l’épigraphe : elle est empruntée à Christian Prigent, il y évoque quelques pèlerins du pire, quelques porteurs de trous, quelques empêcheurs de fabuler en rond qui viennent revendiquer le droit à l’obscurité et dresser le roc stressé de ce qu’après Beckett (il) appelle, bien forcé, l’innommable.
L’innommable, bon, je ne prétends pas le nommer, moi non plus, reste que dans l’Avertroussement, Alain Helissen nous dit : « ce sont des poétrous plus occupés à creuser des trous pour en boucher d’autres en archipels qu’à niveler la langue avec quelque remblai importé des territoires communs, ceux de la langue de tous et de personne. » Il leur en veut « pour ce travail obscur en des contrées jugées inaccessibles par le plus grand nombre. Pourtant, continue-t-il, je me surprends parfois à creuser de ma plume des trous tout aussi ellipt(r)iques. » (Aïe ! Quand je vous disais que c’est une épreuve ! Pour lire cet ouvrage, il faut apparemment être suffisamment troué, ce qui n’est malheureusement pas mon cas !).
Quel est le sens profond de tout ceci ? J’ai beau chercher, je ne ve pas. Ah ! Voilà :
Il faut deux trous
pour faire un monde
A peine sorti du premier
on trébuche dans l’autre
C’est certes une trouvaille, mais, pour moi, il n’y a pas de trou qui vaille : ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il y a entre les trous… Enfin, ça dépend : je ne renonce quand même pas à tous les trous !
Voilà ! Il semble que je m’en suis sorti ! Comme le dirait Alain Helissen :
Un point
C’est trou
Et merde ! J’ai oublié :
Au trou !
Yves Boudier l’avait prévu : je suis un des premiers à disparaître. Je suis tombé dans le !
Sébastien
Paru dans La petite revue de l’indiscipline, N° 126, automne 2004.
François Richard
Vie sans mort
Revue de presse Vie sans mort (extraits)
Dossier de presse :
« C’est un livre à vif. C’est là un chantier d’écriture d’une extrême densité, semblable à celui d’un mineur de fond. Oui, seuls les mots peuvent prétendre à l’absolu. C’est en tous cas le défi que leur lance cet écrivain d’envergure. »
(Alain Helissen, La Polygraphe n° 30-31)
« L’auteur tente l’impossible : faire percevoir d’autres sensations. Il y parvient ! C’est un livre fort, épais, à lire en pointes piquées. Un premier livre qui révèle un écrivain fort. »
(Françoise Favretto, Chroniques errantes n° 20)
« Vie sans mort, voyage intérieur, néologistique et poétique »
(William Potier, Alcôve n° 1)
« François Richard, c’est l’ascèse royale de la rébellion. Il s’agit de se révolter contre soi. Au moment où la plume perfore le papier, la société n’existe plus. Il faut se défaire de toutes ses pelures subsidiaires. Ne pas voir le mal, chercher le mythe. Se lancer à âme perdue dans la vie, pour mieux se dépouiller de son corps. Lorsque l’on a tordu le cou à la dernière des chimères, il reste encore l’étincellement du dieu unique qui ressemble à s’y méprendre à son propre reflet.
Toute royauté humaine est de droit divin. L’écriture est le sceau. Les versets sont déversés. Comme autant d’écailles arrachés au roi-serpent qui s’insinue en nous. Nous avons toujours l’impression que derrière notre derme, c’est le monde qui est nu. Vie cent morts de nos métamorphoses idéelles. Le poète s’illimite. Mon royaume pour un Serpent. Ou j’expire sur Cène.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que Richard cœur de François ne se renie pas. Si le poète est un dieu, le dieu ne serait-il pas un poète ? Ce premier livre est aussi le premier livre. »
(André Murcie, Bucéphale n° 11)
« C’est NUS que nous devrions entrer dans le Texte, sans armes et sans bâton de pèlerin. Mais NUS nous ne sommes plus. Au fil du Texte irradié, nous déposons les armes. Cette lecture nous dépouille, oui, mais nous ne capitulons pas. Car la lâcheté de nos trêves routinières nous explosent à la gueule, ces radiations les piétinent… Entre le poème apostat et ma lecture hérétique, des inteférences et des alliances. […] Je ne veux plus être sourde aux cliquetis des chaînes, je veux entendre le bruit métallique des fers croisés. »
(Axelle Felgine, Aux textes irradiés, hommage à certains livres dont Vie sans mort)
« Une tension rimbaldienne menacée par les gouffres anorexiques »
(Daniel Leuwers, Autre Sud (automne 2003)
« C’est la puissance d’un cante jondo. Un temps est en jeu, irréversible. »
(Patrick Cintas, RAL, M n° 20)
Jacques Demarcq
Rimbaud
X9
-Selon vous, M. Demarcq, pourquoi Rimbaud
a-t-il cessé d’écrire ?
-Selon moi, M. Journaliste, parce que la poésie
ne le faisait plus rigoler, mais plus du tout… ses
écrits de commerçant le suggèrent.
-Alors, pourquoi ces tableaux d’après ?
-Comme un rappel : il n’est de poésie qu’à s’en
moquer ; et sans doute n’est-il de Rimbaud que
pour railler mes variations.
-Qui sont pour le moins primitiv…-istes.
-Si le réel, M. Journal, prime sur la littérature…
-Mais Rimbaud était cultivé !
-Lire n’empêche pas la vie ; ça peut même aider
à ne pas s’en laisser conter par les discours d’époque.
-Vous préférez vos franches fictions ?
-Pour que les choses soient claires !
-extraits-
Cher Rimbe,
Je t’écris de la jeune Oise, tu t’en souviens ? À genoux dans la bruyère : gazon sans fleurs, ormeaux, sapins, noisetiers, dans un brouillard d’après-midi tendre et vert. Débrouillard, n’as-tu donc trouvé personne pour te tendre un verre, que tu t’en es allé voir Chypre, Alexandrie, le Yémen, l’Ethiopie ? Le désert, c’est ici, Arthur, les sables vierges, tu l’as écrit. À quoi bon péripler sous les tropiques ? Avec les attentes aux aéroports, les guides malpolyglottes, les tracasseries des autorités, et les chambrières douteuses, à la nuit… J’ai lu tes lettres, chère âme. Suis passé par chez ta mère et ta sœur, ai marché toute la journée. À présent je rêvasse, vautré dans l’herbe en bordure de la forêt de Saint-Michel. Non loin, la rivière roule ignorée, en des vaux, des vaches, dévotions étranges, avec l’abbaye proche.
Attends que je me lève. L’Oise n’est pas encore bien large ni profonde. Juste une jeunette qui se tortille à mes pieds, telle une promise ; pas la gaillarde poursuivie par les péniches en rut de Gonflans-Sainte-Honorine ! À Hirson, un peu plus bas, elle reçoit son premier fiancé, qui s’appelle rien moins que le Gland. (…)*
Aller où boivent les vaches, marmonnais-tu. Mais viens-y donc en Thiérache ! T’attrapes l’Oise à Conflans. Tu laisses Auvers à Vincent et ses corbeaux. Puis c’est Creil, Compiègne, etc. La première vache que t’aperçois, paissant pesamment au bord de l’eau et fientant fière tous les vingt pas : t’y es ! race d’oiseau voyageur.
Demande-lui donc où je me cache, à la vache. Elle secoue ses oreilles, pleine d’un lent rythme d’haleine. Elle tire une longue, jusqu’aux narines, langue rose-yaourt à la framboise. Et elle gambille un pas de valse, gazelle à panse d’éléphant. Puis de ses grands yeux vagues, elle te regarde, et tourne sa jolie tête au hasard de quelque part.
Là-bas, sous le pommier ? te demandes-tu.
HHOON… est sa réponse.
Sous le charme alors, près de la haie ?
HONHOON.
Voilà ce que bavent les vaches, Arthur. Avec tous leurs tuyaux de ruminants, les vaches… vont communiquant. (…)
Du même auteur :
Parmi les dernières publications :
Dessin d’une collection, Frac Picardie, 1991
ChinOiseries, G & g, 2000
Contes z’à diction, Comp’Act, 2002
Hors sol, Comp’Act, 2004
Dossier de presse :
Le nouveau livre de Jacques Demarcq ne serait pas à destination de ceux qui considèrent encore que « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement » et que sujet-verbe-complément est l’organisation naturelle et audible de la phrase française, si cet expéditif jugement n’était pas annulé par la langue de Demarcq même. Saluant le poète et le parodiant en neuf textes (salut les muses !), il explore le mythe Rimbaud, sa langue en avance, sa cryptolangue, descend dans ses enfers, voire, revient, remonte et malin plaisir prend avec la sienne langue, « un long, immense et résonant déréglage de toutes les sciences, élevant au babil le trop habile » : le demarcq, un habile babil, affole « la boussole du sens » par bébégaiements, oh !nomatopées et autres fantaisies savantes et jouissives ; et amène le bien trop réglé lecteur à revoir sa syntaxe dite naturelle, ce qui est rudement enthousiasmant, non ?
Le verlaine
Camamen caramba
SONNET
Le ciel par-dessus toi ? que vois-je
De tes dessous monte à l’assaut
Quand floue froutant sur le rivage
Tu viens rincer l’œil du ruisseau
De dentelles te soudoient… nuages
Dont l’air s’essouffle en cui-cui sots
Léché partout d’émoi : j’en nage
De tiédeur soûl – honte à l’oiseau
Qui s’émeut ; tant et plus que haut
Tirant de sa queue la plume
S’y dresse un voli volume
De frais titillés pohumes
Dotés d’ailes de surcroît l’image
De mes doigts fous compte aller où
Vers l’aine ?
Jean-Pascal Dubost
Paru dans Titan, N° 2, 1er trimestre 2006
Inconfondable compositeur de pages délie ci/euxz- aoum ! le drôle de zozio, strange poètoiseau Jacques Demarcq nous livre son Rimbe pas bien gentil neuf fois, et ce comme il se doit : viscéralement (il a ses bonnes raisons) et dans toutes les sciences (mettons, à la folie). Au commencement si l’on veut, le verbe et son contraire, le sexe de la femme (« la scaux », l’origine du monde selon Courbet, etc.) ou encore la source de la jeune Oise natale – As you like it ! ferait William dans la langue de Shakespeare. L’auteur de La Danse du dos, des ChinOiseries et des maîtres enchanteurs Zozios s’aMuse dingoulûment, alors voici très neuves d’un coup les filles de Mnémosyne. « Il n’est de poésie qu’à s’en moquer » lance le poète au journaliste. Rimbaud x 9 ne constitue pas un tribut à l’homme aux semelles de vent dans le sens traditionnel : plutôt, l’esprit qui le meut semble avoir chaussé les mêmes grolles et, illuminé, joyeux, arborer on dirait le sourire du fameux chat de Lewis Carroll. Absoludixment inouï, neuf fois.
Valérie Rouzeau
Paru dans Marché des lettres, N° 6, juin 2006.
Jacques Demarcq parle avec les fantômes. Le temps ne lui fait pas peur, ni la mort, ni la gloire. Il faut couper les pages, avancer à la machette dans la jungle jubilatoire d’une langue plus souple que nature, joueuse et savante, neuve et archaïque, érudite et naïve tout à la fois. Récits, monologues hantés parlés-écrits dans une langue inconnue et familière, formidablement créatrice, multipliant les homophonies approximatives et chausse-trappes diverses.
Ce petit livre, soigneusement typographié et illustré de place en place de dessins de toutes tailles, ne se laisse pas pénétrer en une seule fois. Passant du sonnet le plus fou au plus savant et échevelé discours sur l’art, Lascaux ou les voyelles, l’auteur demande au lecteur de lui accorder un peu de ce temps qu’il lui a donné sans compter pour composer ces neuf séquences rimbaldiennes, loin de toute glose, de tout commentaire, de tout bavardage, de tout plagiat. Un chef-d’œuvre en somme, littéralement et dans tous les sens.
Marie-Florence Ehret
Paru dans CCP, N° 11 ; 2006.
Ce titre, on ne peut plus rimbaldien, s’écrit aussi Rimbaud fois neuf. Il y a 9 sections avec beaucoup de textes pas neufs, les plus anciens datant des années 70 mais ceux qui n’appartiennent pas au réseau des amis de l’auteur ne les connaissent pas : les connaîtront-ils davantage avec cette édition ? Sottise d’âne raseur c’torride ! pourrait écrire Demarcq.
Car, on l’a déjà dit à propos du livre de Mouton, Richard Meier est un bien piètre diffuseur ; c’est aussi un éditeur fatigué mais le fameux traducteur de Cummings et Stein, qui surveille et dirige ses publications aussi bien que le faisait Baudelaire, a réussi à lui faire produire un beau livre (quoique le papier soit un peu chiffe cheap humide… au fait, pourquoi la « qualité » du papier ne figure-t-elle pas sur l’achevé d’imprimer ? !).
Le lien avec rimbaud est parfois plus que ténu (cf. le zozio Zanzotto p. 107), mais tout peut ramager vers le Génie quand on est capable d’écrire en prose comme Verlaine la Folle dans sa correspondance et bien d’autres façons encore, la meilleure, en tout cas la plus singulière étant celle des poèmes de la 9ième section sur quoi s’achève l’ouvrage crescendo et crocs no logico.
Dans ce fort foutoir, d’aucuns apprécieront aussi le prosateur qui assume son incorrection, à la limite d’un dandysme célinien plus supportable que celui de Houellebecq ; voir la comparaison des organes féminins et masculins, (p.74) qu’il entame de belle manière :
Je délire, soit, ou je fais de la poésie, ce qui se vaut.
…pour finir par agiter sa glotte dans les grottes qui l’ont gratté de 1986 à 2003.
Le tout bien illustré et rythmé.
Comme l’a écrit l’excellentissime Charles Du Bos (dont trois tomes du Journal viennent de paraître chez Buchet-Chastel), c’est toujours intéressant de transposer un objet esthétique dans un autre art, jouons à ça pour voir : en cinéma, le style demarcquien évoquerait celui de qui ?
De bien peu de gens, peut-être celui d’un anar gouailleur, du genre de Jean-Pierre Mocky, vous voyez ?
L’érudition en plus et le goût de la belle ouvrage.
Pierre Le Pillouer
Paru sur le site Sitaudis, octobre 2005.
« Je délire, soit, ou je fais de la poésie, ce qui se vaut. » M. Demarcq, p. 74.
Ceci n’&st pas un enterrement de 1ère classe !
M. journaliste …Qu’&st-ce qui vous a pris, M. Hassoméris, d’annoncer un peu partout à la ronde la mort de M. Demarcq. N’&st-ce pas d’un goût pour le moins… douteux ???
M. A&dman : Regardez donc la vie & l’œuvre de M. Rimbaud, espèce de sinistre & blême crétin : il ne s’&st jamais aussi bien vendu que depuis qu’il &st mort… C’&st tout dire, non ? & sinon, M. journaliste, M. Rimbaud se masturbant dans les verres de ses « chers confrères » totalement excédés aux Dîners des vilains Bonshommes, c’&st de bon goût, ça, M. Abruti ???
M. journaliste : C’&st tout dire, M. A&dman ! Mais dans cette petite note critique, le lien avec M. Demarcq &st parfois plus que ténu…
M. A&dman : Je dois bien vous l’avouer ici, M. Débilozoîde, la lecture du dernier recueil de M. Rimbaud « IMPORT-EXPORT, Correspondance 1888-1891, L’IMAGINAIRE/GALLIMARD, 29 août 1995 », ouvrage posthume s’il en fut, m’aura énormément influencé… On y apprend tout sur la science du Marketing telle que la concevait M. Rimbaud en son temps, M. Rimbaud errant de 1880 à 1891 entre Aden & le Harrar où MM. Mazeran, Bardey & Viannay (un « ancêtre », soi-dit en passant, du fameux M. Viannay du journal « Le Monde », du curé d’Ars & de P/Guyotat…), ses trois négriers uniques & préférés, lui feront suer le burnous jusqu’au no_us… si j’ose m’exprimer ainsi !
& puis, pour la petite histoire, il se trouve que M. Demarcq & moi avons le même éditeur-diffuseur de génie, & le même directeur de collection. Il me fallait donc faire quelque chose pour lui pour moi pour eux pour nous… Braquer les feux des projecteurs de l’actualité littéraire sur lui sa vie son œuvre, afin de « pondre » cette petite note élogieuse, surtout après avoir encaissé les deux énormes chèques que M. Richard Meier, qui pète actuellement un feu de dieu, & M. Alain Helissen, avaient chacun à leur tour glissés dans la poche-révolver gauche de mon complet-veston marron-ripou de sansonnette… (Les affaires, comprenez-vous M. journaliste, les affaires, toujours, la poésie & les affaires, toujours, même le dimanche, toujours !)
Alors M. Houellebecq, son éditeur & leur brain trust de comiques-troupiers de la com. A la con peuvent toujours s’accrocher & continuer à prendre des notes… Beaucoup de notes ! Parce que chez nous, à VOIXéditions, c’&st du sérieux, M. journaliste, parce que chez nous à VOIX éditions – esprit d’écurie oblige – (Poulains & pouliches même combat, poulains & pouliches mêmes pourliches) : TOUS LES COUPS MARKETING SONT PERMIS POUR BOOSTER LES VENTES DES COLLEGUES, M. AHURI !
M. journaliste : J’entends. C’&st toujours intéressant de transposer un objet esthétique dans un autre art… jouons à ça voulez-vous : pour vous, en art cinématographique, le style demarcquien évoquerait celui de qui ?
M. A&dman : De bien peu de gens, peut-&tre celui du plus grand pince-sans-rire du cinéma muet, Buster Keaton (…mais pas quand il a bu !), voyez-vous, M. journaliste ?
M. journaliste : Pour conclure, dans ce foutu foutoir à la con déguisé en note de lecture, d’aucuns apprécieront ici l’éminent critique M. Hassomeris qui as-sume son incorrection jusqu’au bout… » esprit d’écurie oblige ! », l’érudition en plus, & le goût de la Babel oued aux lèvres de Vermouth City… Cui cui. Merci.
Georges Hassoméris
Paru sur le site BOXON, 2005.
Véronique Vassiliou
Le coefficient d’échec
Angèle Basile-Royal est une mnémographe. Elle n’écrit que ce qu’elle voit. Partie au pays des sauvages, elle y a vécu un temps indéfini. D’après ses notes, les sauvages composent un peuple étrange aux coutumes très proches des nôtres. Ils vouent un culte à Sepoié, anagramme de Poésie, dont la représentation (l’incarnation) aurait disparu. La tribu serait toujours à sa recherche…
Véronique Vassiliou est la descendante directe d’Angèle Basile-Royal. Elle a retrouvé, édité et diffusé les carnets conservés, entre autres objets (os, fragment de manuscrit, cassette, fleur) dans une vieille boîte à biscuits qu’elle exhibe lors des lectures publiques auxquelles elle est invitée.
L’auteur :
Née en 1962 à Toulon, Véronique Vassiliou est conservateur des bibliothèques. Son activité littéraire se déploie sur tous les fronts de la poésie : articles, notes, chroniques, traductions, textes de catalogues d’exposition, anthologies, lectures/interventions publiques, livres d’artistes,...
Jalonné par de multiples collaborations à des revues (Ralentir Travaux, Action Poétique, Europe, Procès, Cahier critique de poésie, faire-Part, Nioques, etc), ce parcours foisonnant comprend cependant assez peu de livres « personnels ». Citons, parmi les plus récents :
- N.O., le détournement (extraits), Ed. Contre-Pied, sep.1998.
- Je dans quelques uns de ses états, Ed. des petits livres, 2000.
- Seuils, ed. Harpo &, 2000.
- Appellation contrôlée, Fidel Anthelme X, hiver 2000.
- La boîte d’Angèle Basile-Royal conservée par Véronique Vassiliou, Les sauvages éditions, mars 2001.
- N.O. le détournement Comp’Act, 2003.
- Une petite nappe verdâtre mal découpée, Tarabuste, livre peint par Pascale Piron et Contre-Pied, 2004.
- Le + et le – de la gravité, Comp’Act, 2006.
Le coefficient d’échec (extraits)
carnet 1
Les sauvages peuvent être inquiets. La vie dans l’état sauvage peut être extrêmement difficile.
Un sauvage privé de ce qu’il aime se noue.
Il peut devenir muet.
Un sauvage noué est en grande détresse.
Si un sauvage se trouve face à un sauvage noué et muet, cela provoque un effet étrange. Un heurt sans heurt : les deux sauvages sont noués et muets. Ils souffrent côte à côte, tout raides.
Les sauvages sont fiers. Ils ne savent pas s’excuser.
Mais tous les sauvages savent pleurer.
Et tous les sauvages essaient de toujours tout comprendre.
Un sauvage en train de se dénouer est fragile et un rien (un sourire qui n’en est pas un, par exemple) peut le renouer tout de suite. Un rien peut aussi contribuer à le dénouer encore plus vite (un vrai sourire, par exemple).
Pour se dénouer, les sauvages dépensent une énergie considérable.
Dossier de presse :
Le coefficient d’échec se présente comme une pièce-enquête à jouer, avec vingt-et-un carnets anachroniques entrecoupés de lettres, commentaires et nombreuses digressions. Les carnets en question renferment les observations relevées par Angèle Basile-Royal tout au long de son séjour chez les sauvages. Véronique Basile-royal, allias Véronique Vassiliou, descendante directe d’Angèle, a pu retrouver les notes de son ancêtre dans une vieille boîte à biscuits. Voilà, en raccourci, l’histoire de ce livre aussi troublant qu’énigmatique. Qui sont ces sauvages anonymes si minutieusement observés ? Et à quoi ressemblait leur divinité perdue Sepoié, dont le nom n’est autre que l’anagramme de poésie ? Que vient faire Rahan, héros de bande dessinée, dans cette histoire ? Le coefficient d’échec tisse la toile d’une fiction dont on devine, sans trop pouvoir les formuler, plusieurs entrées possibles. Des indices aussi, à trouver par exemple dans les lettres adressées à son frère par Petit-chêne-à-fleurs-bleues : (…) si je dois encore croire en Sepoié (la poésie), alors je veux croire qu’elle est cet échec. Qu’elle est liste. Qu’elle est le coefficient d’échec de chacune des issues possibles vers la vérité (…). Avant de réunir ses carnets en un volume, Véronique Vassiliou les avait édités elle-même séparément, sous le sigle les sauvages éditions. De fabrication artisanale, ces exemplaires non commercialisés furent réservés à un nombre restreint d’amis et connaissances de l’auteur. Le tirage de tête de la présente édition comporte vingt de ces carnets originaux. Voici donnée enfin l’occasion de découvrir dans son entier cet étonnant travail qui, entre dérisoire et sérieux, constitue une pièce d’écriture de premier choix. De quoi se réconcilier avec la poésie. Une adaptation du coefficient d’échec est prévue pour une radio allemande, ainsi qu’une traduction en anglais. En attendant, allez donc voir Véronique Vassiliou sur scène, extirper de sa vieille boîte à biscuits quelques uns des carnets d’Angèle pour en entamer la lecture : (…) parce qu’un sauvage très sauvage parle une langue de sauvage. Une langue qui clame, qui crie. Une langue qui revendique aussi (…).
Alain Helissen
Paru dans Le Mensuel littéraire et poétique N° 298, janvier 2002.
« La vie dans l’état sauvage peut être extrêmement difficile. » Comment pourrait-il en être autrement pour un peuple dont la divinité s’appelle SEPOIE (anagramme de poésie) ? Véronique Vassiliou, alias Véronique Basile-royal, étudie ce peuple étrange en proposant une édition critique des carnets de son ancêtre Angèle (décidément on a un côté janséniste dans la famille…). Comment peut-on être sauvage ? Les lettres de Petit-Chêne-à-fleurs-bleues (autre nom de la véronique, précisons-le pour les lecteurs non botanistes ; et notons au passage une tendance au dédoublement bien compréhensible lorsqu’on s’appelle Roi royal) donnent de nouvelles raisons de douter de l’existence de SEPOIE… » Les sauvages se font des dons », et nous remercions Petit-Chêne pour celui-ci. « un livre de sauvage est tout de suite identifié/C’est un livre qui n’est pas un livre/c’est un livre sérieux qui fait rire. » en effet. Fiction poétique sur la poésie, ce coefficient d’échec est une réussite inclassable.
Emmanuel Hiriart
Paru dans Poésie/Première N° 22. Février 2002.
« L’éclosion d’une pensée sauvage est un micro-événement éphémère. »
Une Sauvage One
Il existe à Nîmes une rue du Sauvage.
Sauvage-Sauge sans va
Claude Lévi-Strauss : La pensée sauvage « ce livre forme un tout… »
Pièce-enquête à jouer… entrecoupée de lettres, commentaires et nombreuses digressions.
A force de lire le livre, constitué de vingt et un carnets anachroniques, on se pose la question tellement là, si évidente : qui est Angèle Basile-Royale.
Vous me connaissez, je ne vais pas tout dévoiler, mais enfin ce livre existe et un sauvage c’est un sauvage, non ? Et Rahan le héros de Pif Gadget est Rahan comme une rose est une rose est une rose… La Pensée aussi est une fleur. D’abord il y a Angèle, puis Véronique Vassiliou et là cela se complique, l’arbre généalogique éclaire un peu l’aventure au pays des Sauvages. Le lecteur, celui qui lit le livre, qui le tient, qui conduit l’enquête aussi est illuminé par les notes de V.V. dans le sombre, l’obscur pays Sauvage. Je me souviens que Rahan faisait tourner son coutelas d’ivoire pour trouver la direction de sa future aventure, ici les carnets nous servent de mémoire vive, de chemin pour y voir (l’ivoire du couteau).
Caractère typographique et épaisseur du corps offrent le sonore du sauvage, la peur et l’étonnement comme si ce livre n’en était pas un : une sorte de document qui se détruira dans les cinq minutes, en fait il est bien là et à vendre.
Il y a la réalité et les lettres de Petit-Chêne-à-Fleurs-Bleues qui viennent du pays des non-sauvages, on y trouve la SEPOIE la grande, il y aurait de la poésie là-dessous que cela ne m’étonnerait pas ! Oui. Ce que j’aime aussi en dehors de Véronique Vassiliou, ce sont les longues listes, sonore vide-poche du poète…
Du rôle de la boîte à biscuits dans la découverte de manuscrit, chez Raymond Roussel c’était des malles dans un garde-meubles, ici c’est au grenier, l’impression sauvage est noire… C’est tout un monde, une génération qui se retrouve dans le sauvage, après le Situationnisme, le Telquelisme et le Bananasplitisme (et pourquoi pas) : Le Sauvagisme : pour les non-sauvages, les sauvages sont mièvres. Ils ne sont pas à l’avant-garde. Ils sont à côté de la garde.
Olivier Devers
Paru dans CCP N° 3, avril 2002.
Jacques SIVAN
Pendant Smara
l’acteur géographique
L’acteur géographique de pendant smara est le journal d’une traversée qui n’en finit pas de s’écrire.
Progression immobile, crevassée ça et là par des flashes, des mirages.
Mais si un basculement s’opère au moment où Smara – ville fantôme, réelle ou illusoire – semble atteinte, l’effort quotidien peut soudain pâlir, perdre de sa réalité au profit des mirages.
L’auteur
Né en 1955 à Barcelonnette. Vit et travaille à Paris. Jacques Sivan co-animait la revue JAVA. Il participe régulièrement à des lectures publiques (Paris, Rome, New-York, Cambridge, Göteborg, Bruxelles,…) .
Du même auteur :
Parmi les dernières publications :
GRIO Village double, Al Dante, 1999 ; Ejointé, Electre, 1999 ; La dauphinelle, Trame Ouest, 2001 ; La Jeunesse d’Hercule, Editions Derrière la Salle de Bains, 2001 ; Pulps, Ed. Spectres Familiers, 2003 ; Echo Echo, les témoignages récits, et confessions que vous avez aimés (1993-1998), Ed. MeMo, 2003 ; Machine manifeste, essai, Ed. Léo Scheer, 2003. Nouvelles Impressions d’Afrique ou Le LIVRE même, postface à la mise en couleurs de Nouvelles Impressions d’Afrique de Raymond Roussel, éd. Al Dante, 2004 ; Le Bazar de l’Hôtel de Ville, éd. Al Dante, 2006. ; Mar/cel Duchamp 2 temps 1 mouvement, éd. Les Presses du réel, 2006 ; Jacques, viens te coucher ! in Vox Hôtel, éd. Néant, 2006.
Dossier de presse :
lunikludikjakesivan
Jacques sivan fait œuvre. Ses livres se succèdent et donnent corps à une entreprise maîtrisée, exigeante, sans concessions – un nomade aurait dit Lucien Suel à son propos.
Sivan propose dans chacun de ses livres de nouveaux dispositifs. Ici, pas de système. Jacques Sivan met à l’épreuve, essaye, expérimente.
Deux nouveaux livres, nouveaux terrains d’expérimentation, deux nouvelles « épreuves » – passages au révélateur – qui existent, il faut le souligner, grâce à des éditeurs singuliers, MeMo et VOIX éditions.
(…)
Il en va de même pour « Pendant Smara (qui) s’approprie les rythmes et procédés du journal de voyage pour réactiver toujours plus le renouvellement de la langue. »
Sivan occupe la page, fait bouger notes de voyage, inscriptions relevées ou inventées (« cette scène cocasse qu’on pourrait croire sortie de son imagination est tout entière empruntée, à l’exception de la scène finale »), dates, etc.
Le statut oscillatoire du texte est figuré par la typographie, encadrés grisés (indications/notes/métalangue de l’auteur ?), italiques grisés en corps 16 (le journal proprement dit ?), encadrés simples (consignes ?), gras (indicateurs de temps !). Le voyage est déplacé, in libro. Sivan, l’acteur géographique, par « des effets d’amplitude et de dilatation », en a une fois de plus déjoué les codes. Inutile de partir, lisez Pendant Smara.
Véronique Vassiliou
Paru dans CCP, N° 7 ; mars 2004.
Lucien SUEL
L’envers du confort
« Lents vers du confort », mais c’est un poème ! « Verlan du fort con », mais c’est un roman ! Le destin est nu, les losanges sont perdus et retrouvés, la glace noire est trouée, les os sont traités au balai-brosse, le kom est merz, les rues meurent d’amour. Lucien Suel alignant ces (ses) pages, elle(s) sue(nt), ainsi lue(s), et inversement, la littérature. L’envers du confort mixe roman(s) et poème(s) comme soupe aux légumes « fait maison », façon Lucien Suel, avec aussi quelques intermèdes, trous nordiques pour se distraire un peu avant d’essuyer de nouvelles salves, jusqu’au chapitre XII, terminus tout le monde descend.
L’auteur:
Lucien SUEL est né à Guarbecque en 1948. Il se dit poète ordinaire faiseur de poésie élémentaire. De son nom, il a créé une Station Underground d’Emerveillement Littéraire (S.U.E.L.), petite maison d’édition artisanale qui lui permet de publier surtout ses propres textes. Il a dirigé les revues Starscrewer et Moue de veau. Lucien Suel se produit volontiers en public, seul ou accompagné du groupe de rock Potchük, avec lequel il a réalisé un CD.
Citons, parmi de nombreuses publications, souvent épuisées, quelques titres
récents, encore disponibles :
Le lapin mystique, Station Underground…, 1996
Le nouveau bestiaire, (avec des gravures de W. Brown), 1997,S.U.E.L.
La justification de l’abbé Lemire, mihàly, 1998
Sous-bois Standard (les idiots), L’Attente, 1999
Têtes de porcs et Moues de veaux (avec des photos de P. Roy), P. Mainard, 1999
Visions d’un jardin ordinaire (en collaboration avec Josiane Suel), Ed. du Marais, 2000.
20 poèmes express, Col. Poésieexpress, 2001.
Une simple formalité (avec Sylvie Granotier), Marais du Livre, 2001.
Coupe Carotte, Ed . Derrière la salle de bain, 2002.
Canal Mémoire, Marais du livre, 2004.
Poèmes marcottés des quatre saisons, éd. Contre-Allées, 2005.
Un trou dans le monde, éd. Pierre Mainard, 2006.
Transport visage découvert, Dernier Télégramme, 2006.
L’envers du confort (extraits)
La danse à deux temps
Ames des morts en orbite autour de la planète depuis les origines des temps elles commencent à s’éloigner quitter l’espace où se perdent nos yeux c’est une transmigration inattendue un trou dans l’ozone un trou d’obus tiré dans le verre divin ordinaire un flocon en l’été salivaire une merveille tatouée sur le front tranché des soldats gris (le délice d’un animal divin pour qui l’univers est un père) des véroniques pour essuyer la sueur et le sang pour colorer les sous-bois faire mugir les bovidés méridionaux (...)
A bas les brosses !
Sus, sas, sos, sis
Sus
Gémis quand j’avilis
J’émaille caravansérail
Général grand cheval
J’ai mal à la turque
J’aime gare avant ses rails
J’ai mal quand j’avale
Sas
Ras le lobe logique
Maquereau biotique
Marque aux linges de lessive
Je n’ai mal qu’au dos
Hublot n(oss)eur de l’habit(bath)
Mâle qu’aux linges
Sos
Hell Dora do
Aile d’aura d’eau
Elle dort à dos
Et le dos ras d’O
Eldorado
hèle d’au radeau
Sis
Si son sosie se saisit d’elle
a six heures quand il est rond
lèche ose son Cybèle
Les choses sont si belles assises
Scions le. on si sot de sa rondelle
Découpons la sotie en rondels
Dossier de presse :
Lucien Suel, fabricant de poèmes.
Un livre de Lucien Suel est toujours une fête de l’esprit. « L’envers du confort », son nouveau recueil, en est la parfaite illustration.
« L’envers du confort est un livre truffé de poèmes trouvés, de collages, de mots découpés, permutés, de poèmes visuels, de jeux de mots (laids), de trouvailles typographiques. « cette poésie, souligne-t-il, se nourrit de tout ce qui fait mon existence ».
Pour écrire un poème, tout est bon à prendre. Et Lucien Suel ne s’en prive pas. Il peut détourner un texte, le mêler à un autre (un peu comme dans la célèbre méthode du cut-up illustrée par William Burroughs, que Suel a publié jadis à l’époque où il animait la revue beat Starscrewer. Il peut tout aussi bien caviarder une page trouvée pour en faire surgir un autre texte, qu’il s’approprie ; il peut composer des petites chansons idiotes, multiplier les intermèdes, recourir à l’illustration (comme ces trois photographies de l’auteur en train de construire sa maison), jouer avec les contraintes, imaginer des formes nouvelles, mettre la langue dans tous ses états…
Lucien Suel fait toujours preuve d’une extraordinaire faculté d’invention. Et sa poésie, pour être fort surprenante, n’en est jamais indigeste. L’humour n’est jamais absent de ces pages. Exemple, le titre, « Lents vers du confort », qui peut être compris « Verlan du fort con » ! Le poète utilise l’humour comme un ingrédient indispensable, de même qu’il essaie de jouer sur les différents sens des mots ou sur leur polyphonie. « C’est une façon d’accorder de la liberté au lecteur. Il s’agit vraiment de fabriquer de la poésie. L’humour et le lyrisme sont des produits de fabrication. »
L’œuvre de Suel est comme la vie. Elle peut avoir des accents douloureux, drôles ou mystérieux. La poésie se trouve partout.
Bruno Sourdin
Paru dans Ouest France, 24 juillet 2001
Et donc, depuis peu, voilà parachuté « L’envers du confort » de Lucien Suel… Allez, ne mentez pas : un jour ou l’autre vous avez rencontré Lucien Suel sur votre chemin…
SUEL, le SEUL, expérimental radis d’after beat.
SUEL, le SEUL, radical d’after-shave qui baume et pense new play avec les mots, qui baume et panse nos plaies post-opératoires du scol peu élastique,
no play en tranches incisives du le mot c’est nous
no play en côtelettes privées du la poésie c’est ça
SUEL le SEUL, truelliste de l’encre
SUEL le SEUL, grand chef cuistôt orfèvre de la Moue de Veau (magazine de l’allangue) et éminent spécialiste du Potchük (rock expressionniste)
SUEL le SEUL poivrépoivré dont les talents auraient été à l’origine (encore un trou) d’expression aujourd’hui internationalement fameuses comme « Passe-moi le suel », ou encore « Vous reprendrez bien un peu de suel ? »
Ne mentez pas : un jour ou l’autre vous avez croisé Lucien Suel sur votre chemin, du côté d’Ysbergues en Berguette (62) et, depuis quelques temps, truelle et brouette en main(ts parpaings) sur les collines de l’Artois. Il s’y emménage une retraite qui n’en est une qu’à demi, mais loin des effets néfastes du progrès.
Aussi, et si vous souhaitez avoir une idée du travail de lalangues de ce monsieur Suel, dont la bi(bli)ographie est très vaste, vous pouvez/devez consulter le site www.kitusai.com sur lequel vous pourrez écouter des extraits de morceaux de Potchük. De toute façon, si vous ne le faites pas, vous n’aurez dès lors plus aucune excuse.
Franck Doyen
Paru dans 22 (montée) des poètes N° 38, été 2001.
(…)
Quant à l’envers du confort, publié par l’excellente VOIX éditions : « lents vers du confort » mais c’est un poème ! « verlan du fort con », mais c’est un roman ! nous dit la quatrième de couverture. C’est aussi un almanach verlan, et nous avons là l’inventaire de toutes les escapades langagières, de tous les glissements, trébuchements de mots et de sens, (peau de banane, tache d’huile, savon, abîme, chausse-trappe) – la seule logique, folle, ici, c’est le déplacement – dont est capable notre poète qui utilise la pointe comme Bobby, depuis le folklore obscène des enfants jusqu’aux comptines, mots-valises, absurdités, incongruités, contrepèteries, calembours, fatrasies, sotties. On est content, on le lit à haute voix, on en fait profiter le voisinage immédiat, on s’esclaffe en chœur. Plus qu’un bon coup, c’est une bonne affaire.
Josée Lapeyrere
Paru dans CCP N° 3, avril 2002.
On peut retrouver Lucien Suel sur le Net :
http://academie23.blogspot.com
http://anoir-eblanc.blogspot.com
http://lucien.suel.blogspot.com
Joseph Bruchac
Aucune frontière
traduit de l’américain par Béatrice Machet
Joseph Bruchac dédie ce livre à tous ceux qui pour regarder la terre n’ont pas recours aux cartes. Ces textes tout droit tirés de son héritage Abenaki, sont un témoignage mais aussi une réflexion sur la notion de frontière : un terme cher au mythe de la conquête de l’Ouest qu’il convient de remettre en question sous l’éclairage des évènements mondiaux contemporains.
Ce livre est tout à fait représentatif de ce qu’on appelle aujourd’hui littérature indienne : ni description de la déchéance de certains de leurs frères, ni trahison de leurs cultures orales, mais bien émergence d’une littérature résolument consciente d’une identité riche et bien vivante.
La rivière aussi chante avec nous
les jours s’allongent,
longs comme la mémoire des racines
pénétrant loin sous la terre .
L’auteur
Joseph Bruchac vit au pied de la montagne Adirondack à Greenfield dans le Nord de l’état de New-York, là où ses grands-parents maternels, membres de la Nation Abenaki, l’avaient élevé.
Auteur de récits de fiction autant que de poésie, Joseph Bruchac est présent, seul ou en collaboration, dans plus de cinq cents publications et dans une soixantaine de livres. Il a fondé avec sa femme Carol la maison d’édition The greenfield Review Press et dirige la revue The Greenfield review. Il est certainement, aux USA, celui qui connaît le mieux la poésie amérindienne et ses auteurs, qu’il défend ardemment.
Claude Dehêtre
Aa
Aa (ou Ach ou Au comme fayard ou fau) ou aa : c’est le nom premier et la voyelle double. C’est l’eau et le cairn. C’est le fleuve et la lave, d’aval en amont et vice versa. Il y a un Aa en France, un au Danemark, un en Russie, deux en Bavière, trois dans les Pays-Bas, cinq en Westphalie, six en Suisse. Parfois le aa s’ajoute à un nom propre comme Chaa ou à un nom commun comme aameublement dont les 32 boucheries topiques ont été écrites du 17 février 2000 au 10 novembre 2001.
extraits
Lorrez-le-Bocage. 1er avril 2000. Fête des plantes. Sur papier achrome hygiénique légèrement taché d’un charcutier de la vallée Créçoise, grand prix international et médaille d’or au concours du Meilleur Boudin noir et produits à base de sang à Ransart en 1996./
Le cochon est omnivore.
Le cochon est encyclopédique.
Tranche de lard et pâté de campagne.
Que faire du Boucher ?
(…)
L’auteur :
Peu d’éléments, à vrai dire, pour présenter Claude Dehêtre. Disons qu’il est né à Châlons sur Marne il y a un certain temps déjà et qu’il vit et travaille, depuis un certain temps déjà, dans l’agglomération melunaise.
Pour ce qui est de la bibliographie, nous ferons tout aussi court. Il y a bien eu un livre en 1975, chez Pierre-Jean Oswald, mais c’est un peu loin pour en parler. Claude Dehêtre dirige, depuis un certain temps déjà, (les indices s’accumulent) la revue La Grappe. Il a collaboré aussi à quelques autres revues. Juste en passant.
Disons alors que Aa est son premier livre. Que c’est un très bon premier livre. Pour la suite, rien n’est trop sûr. Ce qui reste sûr c’est Aa. Et là, autant en profiter.
Du même auteur :
Hormis quelques textes paru en revue, on ne sait pas trop…
Dossier de presse :
Il est beaucoup question d’Ardenne dans ce recueil de poèmes qui n’en sont pas. L’auteur, originaire de Chalons-en-Champagne, et qui dirige la revue La Grappe, malmène les mots, les textes et les pages, joyeusement destructeur. Fable de fièvre, écrit-il quelque part. L’envie de tout dire se transforme parfois en délire verbal mais on s’y fait car Dehêtre n’est pas sérieux. Exemple : sa visite méthodique des boucheries-charcuteries découvertes au hasard de ses balades. Il est passé à Grandpré, à Givet, à Dinant, aux Islettes, s’est soucié du papier d’emballage et de la tête de la patronne. Meyssac l’a particulièrement inspiré.
Non signé
Paru dans Les amis de la grive, N° 161, décembre 2002.
Et je te propose, sur le même chemin d’un cerveau qui fonctionne et d’un cœur qui bat, un étrange et fascinant recueil de poèmes de Claude Dehêtre : Aa. Le titre dit le nom de l’eau (1 AA en France, 1 au Danemark, 1 en Russie, 2 en Bavière, 3 aux Pays-Bas, 5 en Westphalie, 6 en Suisse…) et de la lave. Vertige des syllabes, des lettres, des mots – et de leurs jeux dans le reflet intérieur du poète. Mais le plus étonnant, le plus surprenant, le plus réjouissant, le plus inventif, le plus inquiétant, le plus jouissif, ce sont ces 32 boucheries (papier à boucherie) que Claude Dehêtre, avec bonheur d’écriture faussement plate, pique dans sa collection de paysages humains.
Pol Jean Mervillon
Paru dans Sic! N° 195 ; octobre 2002.
Autant le dire tout de suite : le titre m’attire inexorablement. La première lettre de l’alphabet, répétée, est un mot et n’en est pas un, pas seulement un, car il semble pouvoir tout contenir. Quant au recueil, il joint des chants dévergondés, avec sonorités allusives et significations introuvables ou non arrêtées, des poèmes de mal-diction, d’à-peu-près retroussés comme des signes de précision, de délectations topologiques, il joint donc cet amas de textes solitaires à un ensemble unifié intitulé « boucherie d’ameublement ». Lieux, dates, circonstances de l’achat, observations commerçantes et littérantes. Charcuteries, viandes, tripes sont consommées au fil d’un pélérinage littéraire qui est l’occasion pour l’auteur d’inventer son petit album de souvenirs avec « des histoires de derrière les rouelles à n’en plus finir. »
Christian Arthaud
Paru dans CCP, N° 5 ; avril 2003.
Un goût de lave
De Claude Dehêtre, son éditeur, A. Helissen, dit : « Peu d’éléments, à vrai dire, pour présenter Claude Dehêtre. Disons qu’il est né à Châlons-sur-Marne il y a un certain temps déjà. Pour ce qui est de la bibliographie, nous ferons tout aussi court. Il y a bien eu un livre en 1975, chez Pierre-Jean Oswald, mais c’est un peu loin pour en parler. Claude Dehêtre dirige, depuis un certain temps déjà, la revue La Grappe. Disons alors que Aa est son premier livre. Que c’est un très bon premier livre. » Sur ce point, disons que nous partageons l’avis de l’éditeur. Le titre même du livre donne quelques clés, explicitées par des citations en exergue : une du Dictionnaire étymologique des noms géographiques (Masson) : « Aa. Fleuve du nord de la France 80 km (…) une bizzarerie du latin aqua, c’est que dans de nombreuses langues, il existe une grande similitude très difficilement explicable entre le mot signifiant eau et qui ? et quoi ? » Et tiré de l’ouvrage Les mots de la géographie (collection Reclus, La Documentation française) : « aa. Premier mot incontournable de tout dictionnaire de géographie. Ce n’est cependant qu’un champ de lave rugueuse à l’allure de scories, difficile à parcourir. » Ces deux citations résument parfaitement et en même temps décrivent le livre de Claude Dehêtre. Car rien qu’en l’ouvrant, on voit bien que c’est un livre de lave rugueuse difficile à parcourir que l’on s’apprête à lire. Champ de lave parsemé de ces deux interrogations fondamentales : Qui ? Quoi ? Qui est Qui ? Qui fait quoi ? mais champ de lave situé à une altitude qui permet la marche et la respiration, et qui donne sur le monde un point de vue assez singulier, et à vrai dire une perspective plutôt cavalière. Parfois, son écriture, qui vient des confins du lettrisme, prend des airs de dialectes de langue d’oïl : « Chant, ragot, haute et basse vacherie de niey qu’elle soit mon œuf molay mon grand poirier ma chichée mon armance. Dyéleur à ces panfols, que tu me chaources de fond en combe. Dans leur grange aux moines, chaumeronde, ils pontignyent, ils bernouillent si aigremont tout en t’affichot de haut./- tonnerre de Brest ! »
Ou alors c’est l’agencement des mots et l’apparition des verbes inconnus qui viennent vous faire un croc-en-jambe : « C’est une prière des malingres à verpiller, c’est un saule noir à blanchir, un chant malot, un chant perdu, pas une grande perte./ Désormais, le pouillot mène la danse, il donne le la, c’est un parquet vantard qui silote énormément, un Hannival conquérant qui ferme gras, qui noue profit, grand lieu Noël et cote joly. »
Ce livre-champ de lave est aussi un labyrinthe que seul le lecteur qui a conservé le sens de l’orientation et du jeu (qui donc sait oublier le « je ») pourra parcourir. Parfois avec jubilation comme par exemple le labyrinthe de « calotin, coquins, mao-spontins… », parfois avec circonspection (le labyrinthe du carré), ou encore avec une certaine appréhension comme dans celui de « Liège, Bastogne, Liège. »
La deuxième partie de l’ouvrage, « Boucherie d’Aameublement », est une pérégrination qui va du onzième arrondissement de Paris à Châlons-en-Champagne en passant par Saint-Martin-de-Ré, Lognes, Dinan, Meyssac, tulle, etc., et dont le fil conducteur est la fréquentation des charcuteries locales dans une sorte de quête du Graal où le Graal serait un composé de jambon, de boudin, de paupiette flamande, de saucisse sèche à l’ail, de lapin farci au poivre vert… Il décrit lui-même cette quête poétique en disant : « C’est une poésie pelliculée/c’est une poésie de papier hygiénique/c’est une poésie de conservation/c’est une poésie d’embouteillage/qui aligne les mots comme des camions/c’est une poésie qui bouchonne. »
Entre cet univers de lave et de scories aux méandres goûteux et la frontière floue aux angles vifs d’Assariotakis, il semble bien qu’il y ait un dénominateur commun, qui n’est pas seulement une question d’écriture. C’est la démarche qui consiste à faire son nid dans le non-sens, bien au-delà de la dérision. C’est à partir de là que l’un et l’autre, chacun avec son écriture et sa sensibilité propre, écrivent non contre le non-sens du monde mais face au monde et à ses non-sens. Tous deux, qui font, me semble-t-il, de cette posture la substance même de leur écriture, se tiennent par là-même dans un secteur de la poésie qui, pour être périlleux n’en est pas moins fécond.
G.P.
Paru dans revue Hopala ! N° 6 ; mai 2004.
Jérôme Game
Polyèdre
personne ne sait exactement
mais des rumeurs d’attaque
de cortège par bandes organisées
ont circulé dans le polyèdre (*)
Jérôme Game pratique une poésie du pli
engageant les plans du corps,
du langage lui-même, et du pouvoir.
Comme une géométrique en mouvement,
de style multi-faces à vers réfléchissants.
La rumeur prétend qu’il a des escaliers
qui lui traversent la tête -horizontalement-
Que c’est pour ça qu’elle bande.
(*) solide limité de toutes parts par des polygones plans.
Du même auteur
Tension, Fischbacher, 2000.
Corpse & Cinéma, CCCP, Press, Cambridge, 2002.
Tout un travail, Fidel Anthelme X, 2003.
I WISCH I WAS GUILTY I, textes et photos, VOIX, 2003.
Ecrire à même les choses, ou, Inventaire-Invention, 2004.
Ceci n’est pas une liste, Little Single, 2005.
Dossier de presse :
Espace voyou
La poésie de Jérôme Game est difficile, au sens où on dit d’un caractère qu’il est difficile, pas commode. Style « rude, malostru, sauvage », aurait dit Boèce. A la linéarité de la diction lyrique ou au relevé objectiviste désaffecté des surfaces du monde, elle oppose le volume d’un polyèdre prismatique. L’expérience dont chaque poème est le sismogramme s’y creuse, pulvérisée, dans une vitesse frénétique qui n’en laisse subsister que des bribes flashées. C’est une poésie de combat. Violence y est faite au mot, au rythme, au vers, à la phrase, à toute possibilité de constituer des scènes, de dessiner des figures, d’amorcer du discours. Chaque fragment a la forme informe d’un non, d’un trou ouvert dans la nomination des choses, des sensations, des pensées. Pour cette pulsion rageuse, la cible c’est la coagulation des stéréotypes socialisés (la langue communicante comme vecteur de pouvoir), l’aliénation de la pensée, du corps, du désir dans la prise idéologisée de la langue et dans les représentations positivées qui déréalisent l’expérience intime du « réel ».
Cette poésie sait qu’on ne peut se contenter de poser des discours en face des discours (Pascal : « la violence et la vérité ne peuvent rien l’un sur l’autre »). Pour échapper à l’emprise mortifiante des représentations, il faut une autre violence, un geste strictement négatif. Jérôme Game pense le poème comme une force d’éclatement des discours et des figures (d’où le tournis prismatique du polyèdre). Il en fait un pieu obscène enfoncé dans la masse d’une prose implicite. D’où la violence spectaculaire faite au langage. Drastiquement élagué, le corps du poème dresse un épouvantail écorcé et verticalisé, criant d’une vérité informulée mais violemment formalisée. Alésé, perforé du dedans, troué d’apocopes, hoqueté de télescopages syllabiques, il propulse un rythme syncopé, bégayé, décroché en degrés secs qui ne laissent littéralement rien consister, rien faire sens immobile, rien s’accorder, rien se lier. Reste un emportement sarcastique ou inventif, une dynamique, une énergie secouée : du « vers immense », comme disaient les romantiques – du vers dé-mesuré, du vivant qui résiste aux choses mortes parce que nommées et mesurées.
En somme, ça trace quelque chose comme le vide du désir informe dans la placidité des formes. Ca cabre la tension d’un corps rétif à toute nomination dans l’ordre convenu des noms qui forment pour nous le monde. La tête bande : le texte est l’érection perforante de cette rage à pénétrer le corps de la langue pour qu’en elle, comme un kyste imprenable de matière verbale, du réel consiste – mais ne consiste que comme trace évidAnte d’une motion scandée qui fait sens en elle-même (et non dans le détail des énoncés sporadiques dont elle est la paradoxale couture : le lien déliant).
Ecrire, ainsi, dégage l’espace, le rend, comme disait Bataille, « voyou ». L’effet de vérité est, là-dedans, violent – nonobstant les comptes que cette poésie, ici et là, rend trop visiblement encore, dans ses crispations volontaristes, à la tradition avant-gardiste. Ceux que sollicite le mouvement de l’invention dans la poésie française d’aujourd’hui ont à mon sens tout intérêt à suivre l’évolution du travail de Jérôme Game sur la singularité duquel on ne saurait dès à présent trop insister.
Christian Prigent
paru dans CCP, n° 3, avril 2002.
La démarche poétique de Jérôme Game clairement annoncée dans son premier recueil Tension (Fishbacher, 2000) et reprise avec un brillant acharnement dans le livre-diptyque qu’est Polyèdre suivi de La tête bande sera placée par les uns sous le signe du paradoxe et par les aures sous celui, plus retors et partant préférable, de la duplicité. En effet, là où la première publication de Game exacerbait encore le désir d’excéder la règle au moyen d’un verbe utopiquement libéré de toute contrainte, le présent volume déploie une écriture à la fois dérangeante et précise, par moments jusqu’à l’inextricable, quand bien même le principe de tension, lequel présuppose l’existence de pôles tenus distincts, continue à gouverner l’ensemble du texte. L’écriture de game est, comme celle de tout auteur ambitieux, une écriture non-réconciliée. Polyèdre suivi de La tête bande, qui n’est pas par hasard un livre double, explore le champ de l’antithèse, corrigeant ainsi ce que l’effort de dépassement synthétique à l’œuvre dans Tension pouvait avoir de prématuré. La trajectoire de Game est donc celle d’un écrivain qui avance à reculons. (…)
Jan Baetens
Extraits d’un article paru en ligne sur remue. net
Une explication tout d’abord quant à ce titre Polyèdre, sans doute plus familier des géométriciens que des amateurs de poésie. Polyèdre, du grec poluedros, désigne un solide limité de toutes parts par des polygones plans. On en distingue plusieurs variétés, dont le polyèdre convexe, celui, moins susceptible, convexe pas, le polyèdre régulier – qui arrive toujours à l’heure, le polyèdre (concave) à faces étoilées et celui de Jérôme Game qui nous préoccupe plus particulièrement, même s’il échappe à toute classification. Peut-être pourrions-nous le baptiser polyèdre rotatif à mouvement auto-cadencé et à lecture démultipliée. Ou polyèdre multi-facial à révolution rapide… polyèdre ou ne pas èdre… trop poly pour èdre… Cessons là nos divagations pour approcher plus sérieusement ce livre à plusieurs faces dont on pourrait isoler trois composants majeurs : le corps, le langage et le pouvoir. Tous trois étant pris dans un mouvement de rotation qui en absorbe les tensions et violences comme le creux absorbe le protubérant, comme le vertical en tournant devient l’horizontal, comme le pli cache partiellement les mots de la phrase et ne restitue que des fragments de vers brisés impropres à signifier le désir comme à représenter le réel. La langue de Jérôme Game joue d’une mobilité confondante. Elle sélectionne ses objets par plan et les expose en enfilade. Mais ce qui pourrait sembler n’être qu’un collage arbitraire de séquences tronquées s’avère revitalisé dans un flux virevoltant qui génère un certain plaisir de lecture. Polyèdre tourne dans l’espace comme au centre de miroirs réfléchissants. Le texte visualisé apparaît/disparaît, laissant une jouissance quelque part dans la tête, là où elle bande d’aimer pointer, truffer, farcir, percer, rincer, rugir, tailler dans la matérialité des mots pour les étaler sur un terrain plane qui veut le déclassement. Jérôme Game, dont c’est ici le deuxième livre, œuvre manifestement du côté de la modernité poétique, rejoignant en cela cette fraction d’irréductibles expérimentateurs de langues singulières (Tarkos, Quintane, Sivan, Pennequin, Prigent…). Présent dans plusieurs revues « d’avant-garde », il a participé au dossier Nouvelle poésie française publié dans le magazine littéraire en mars 2001. Ce jeune poète, également critique, essayiste et traducteur, s’affirme d’ors et déjà comme l’un des plus intéressants de la nouvelle génération. A découvrir et à suivre…
Alain Helissen
Paru dans Le Mensuel poétique et littéraire, n° 297, décembre 2001.
Georges Hassoméris
Le Nombril d’Or
suivi de Tombeau d’Heraclite des fez (métapoèmes)
Georges Hassoméris pratique indifféremment divers modes de livraison de la pensée/Poème : ceux qui lui sont propres (invectives, déboulon/nades, vers de rouge etc.), comme ceux que recoupe la « nébu/leuse poésie/Action » à laquelle il participe, censément é-margé, hors des poncifs génériques (…) Son écriture procède essentiellement par rapprochements, liaisons, articulations qui sont autant d’élé/ments périodiques constitutifs d’une base rythmique à la conjonc/tion du souffle, de la logique & d’éléments sémio/graphiques perturbateurs. Cette écriture ne cesse par ailleurs de prendre appui sur la texture & la volumétrie des boucles textuelles qu’elle constitue.(…)
extraits de la préface de Cyrille Bret
L’auteur
Georges Hassoméris est probablement d’origine grecque. Il n’a jamais avoué son âge qu’à sa mère. En tout cas, il fait encore très jeune, surtout quand il se produit avec le groupe Boxon ou quelque groupe punk comme Anarkotik. Parmi diverses œuvres, on citera De l’Amour, 32 Pole Positions, Ateliers d’Atlantide, 1993 ; Il & toujours Big/Bang désormais, Ed. du Rewidiage, 1999 ; Tombeau de Dionysos suivi de Plinthe (s) d’Ariane, Poésie/Rencontres, 1999 ; Hymnes de ste Eulalie, Livre d’an/Artiste, 2001. Georges Hassoméris a, parmi d’autres dimensions non définissables, une dimension sonore que l’on peut retrouver sur quelques CD et vidéos réalisés en collectif.
Dossier de presse :
Portrait de l’auteur en Bonnot beau
LA POESIE ZERO MOT, C’&ST LE POEME ZERO DEFAUT Œ ! Zéro mots, Georges Hassoméris en est loin ! Ready-Made justifiés, jeux de mots injustifiables, sonnets, notes, pastiches ? commentaires… en enfilade, les uns derrière les autres (sans filet). Si si, j’insiste : chez le Grec, pas de coupure ? ! Ici, un joyeux ? foutoir∏ aux allures de recueil de poèmes, un gai savoir qui livre ses doutes quant au savoir (philosophique, politique, poétique) : une étoile qui danse. Une « Pope music » peu orthodoxe !
Hassoméris The great, en Arthur Cravan nourri à Thalès et Héraclite, Démocrite ou Protagoras. Hassoméris en inventeur qui écrit comme il improvise, ou vive versa. Hassoméris, enfin, en inventeur d’un nouveau mouvement : la grécitude. Ou comment tout garder après avoir largué les amarres. Et que chacun en perde son latin !!!
ŒP.36.
De B. Heidsieck, p.82-83.
P.32.
Joyeux, mais désespéré, parfois cynique (auto-cynique) sur les traces de Diogène.
∏On y retrouve l’énergie de Georges le performeur qui HASSOM et qui ERIS.
Nicolas Tardy-Véronique Vassiliou
Paru dans CCP, N° 6 ; octobre 2003.
Attention : ce livre peut décoiffer, voire même défriser les amateurs de poésie néo-romantico-rurale. C’est indescriptible, c’est très enchevêtré, c’est déchaîné et ça me fait penser au JARDIN OUVRIER. Un vrai régal.
Philippe Gicquel
Paru dans Saltimbanques !, N° 6.
Et si, au bout du bout des contes et des mécomptes, le bonheur des peuples, considérés – et traités – comme autant de collections d’individus voués – et décidés – à vivre, le mieux possible, ensemble (et non comme masses indifférenciées et, par là-même, indifférentes), dépendait avant et par-dessus toutes affaires cessantes du procès enfin dûment instruit et de la condamnation sans appel de l’axe (hautément maléfique) Platon/Ulysse/Pénélope/Mallarmé/Heidegger (de la chute hors de l’Etre masqué au retour de l’Etre casqué !), avec dommages et intérêts au profit de la pelote (d’Hellènes) Diogène/Dionysos/Ariane/ D’Alembert/Rimbaud (énergie, matière et matière grise…) ? C’est l’air hilare et sans nostalgie métaphysique aucune (et donc, sans complaisance pour le moindre retour de trémolo lyrique), à une révision radicale, décapante plutôt que déchirante, de toute l’histoire de la pensée – oui, de la pensée – occidentale (gréco-latine greffée de judéo-chrétienne), que nous convie l’auteur qui, grec lui-même comme il le souligne lui-même en s’identifiant lui-même (car, s’il fallait compter sur les autres… !) au Grand Hermès plutôt qu’au triste Egisthe, n’a toujours pas digéré la guirlande de saucisses frelatées que recelait la kolossale choucroute bavaroise dans laquelle, lors d’un fameux meeting du parti nazi, le satanique cuistot Heidegger versa tout le contenu de ses fioles remplies d’on ne sait quel immonde ersatz de philosophie grecque. L’académia Gallica, sans subir de pressions d’aucune sorte, ne s’empressa-t-elle pas d’accueillir en son sein tremblotant ce Cocteau – aujourd’hui médiatiquement remis en selle – qui, s’étant lui-même (il fallait bien…) pris pour Orphée, ne mettait rien au-dessus de l’« art » d’Arno Breker ?
Et la poésie dans tout ça ? Justement ! Compromise : virée sans appel par Platon, rappelée à la rescousse par Heidegger… la question, on s’en souvient peut-être encore, de sa légitimité – c’est-à-dire, de son existence même – s’est posée, cruellement, à certains, après Auschwitz. Pour lui rendre un peu de sa dignité, Georges Hassoméris à l’instar de quelques autres – dont, au premier chef, Bernard Heidsieck –, s’entête à la réintroduire dans le débat (et vive versa), lui assignant pour lieu l’espace public : l’agora, fût-il futile ou rieur, plutôt que le for intérieur… Et foin de quolibets ! Lui-même, en personne, vêtu de lucidité canaille et de drap plus tout à fait blanc, coiffé d’un authentique casque de chantier (ou de manif ?), et badgé pis que punk, n’hésite pas à monter au créneau, ni à aller au charbon – mais sûrement pas à Canossa ! C’est cela qu’on lit, car son livre, c’est lui trou caché ; le lire, c’est le voir et l’entendre dans une de ses pseudo-conférences pseudo-foireuses où il n’a pas tout à fait le temps ni les moyens de refaire le monde, mais bien ceux de le défaire ou plutôt : de le démasquer. Autoportrait de l’Aède en 6 niques : « faire son livre », dit-il, « comme/On/Se couche »…
Démasquer, par exemple – et exemplairement –, le charcutage linguistique par lequel a été viré du fond grec, par ceux qui se sont chargés de la constitution du lexique français dans ses parties les plus « sensibles », tout ce qui risquait de porter ombrage aux menées hégémoniques de l’idéalisme et de l’anti-humanisme platoniciens et chrétiens associés : pourquoi a-t-on gardé métaphysique et pas métaphrase (« traduction ») ? La métapoésie athée de Georges « Aède » Hassoméris est un matérialisme/action par lequel il entend faire pièce, en la mettant en pièces, à la bonne poésie matée au service d’un increvable idéalisme/réaction, tant prisée des « sérieux-qui-leurrent » suivant l’imparable formule-chute de son (dé)connivent préfacier, Cyrille Bret. (On se souvient, en effet, que l’alphabet cyrillique dérive en lignes pas tout à fait droites de l’alphabet grec). Le parodique – comme « phrase ultime/D’une forme artistique dépassée » –, voire le clownesque – comme Gide disant à Jean Amrouche : « Jarry était un clown » –, ne sont donc pas en l’occurrence une simple enveloppe extérieure, l’insignifiant stigmate de l’homme sur l’œuvre ou je ne sais quelle autre prophylactique ou lagarde-et-michardienne billevesée, mais bel et bien partie intégrante et hautement signifiante du propos : G.H. est de toute évidence un de « ceux qui merdRent ».
De Cheval de Troie en dada Destroy, G. « Aède » H. fait de lucidité ludicité (voire lubricité !) et déchaîne jeux de mots, fantaisies verbales en chaîne et en tous genres, courts-circuits narratifs ou argumentifs, comme autant d’armes de textruction massive dont les cibles de choix sont toutes les manipulations des faits et de la pensée, informations falsifiées, vérités tues, arguments hâtifs dont se couvre d’âge en âge la pensée dominante ou la non-pensée dont elle n’est que le faire-valoir, le vernis de civilisation et d’humanisation déclaré (la majuscule en début de vers…) dont se pare et se masque à la fois un viscéral anti-humanisme, une indéracinable barbarie (les 500 milliardaires en dollars et les 11 millions d’enfants morts de pauvreté par an). Et la poésie dans tout ça ? Justement ! Compromise. J’entends des voix : doit-elle donc se dissoudre dans un vague droit-de-l’hommisme ? Hé ! justement, pas « vague »…C’est à cela que vise – oui, que vise – ce livre de Georges Hassoméris, à coup sûr l’un des plus précis qu’on ait pu lire ces derniers temps ; et c’est pour cela, justement – parce que la guerre idéologique qui recouvre cette « sale guerre,/ Celle de la misère » a fini par contaminer tous les niveaux des faits et de la pensée –, qu’il se présente sous la forme caractéristique de la satura, telle que je l’envisageais naguère (La Momie de Roland Barthes, Cadex 1990), comme liée à certaines époques de crise et de combat (cf. la Satyre Ménippée) et, en particulier, à certains accès de modernité : ce « projet inachevé » – et menacé…
Et pour ne pas conclure, Georges – pour te remercier de ce livre, et d’être toi (car, il nous en fallait un…) – permets-moi de te dédier ici cette petite prose, simplement intitulée Anabase. – Les conquêtes d’Alexandre ont repoussé les limites du monde grec jusqu’aux confins des mondes connu et inconnu. Et cela pour longtemps : le Dalaï Lama lui-même ne rêve-t-il pas, aujourd’hui encore, en grec ? Chaque nuit en effet, il se voit enfin parvenu au terme d’une plus longue marche encore que celle de Mao, et s’emparant presque sans coup férir de sa prestigieuse capitale. Alors, ses compagnons en chœur laissent retentir leur joie et, entamant sa louange, s’exclament : « T’as Lhassa ! T’as Lhassa ! ».
Jean-Pierre Bobillot
Paru dans Action poétique, N° 175 ; mars 2004.
Le Point Zorzes d’Hassomeris
Georges serait, paraît-il, un poète lyonnais. Mais il est sans frontière. Il est grec & ne l’est pas en même temps. C’est un grec classique, mais bien moderne. C’est un pré-socratique d’aujourd’hui sans être pour autant archaïque. C’est un aède métèque. Un métèque de la langue, lui infligeant un mode mineur. A la métèque. Ce qui la vivifie, ou la revitalise. (Et un métèque « Made in Taïwan », aux antipodes & en série, gardant toujours aux tours et détours de ses textes un regard géopolitique. Georges n’a pas de frontières, comme son texte : Tombeau hétéroclite & transcodé. Juxtaposant, pêle-mêle ou pot-pourri, érudition et actualités, – et s’en jouant, par le détail titanesque des références, – réflexions philosophiques et humour – ou colère, multiples citations et collages (coupés menus), tradition dévoyée (rhétorique classique mise en vers, déversée, pose comique de l’auteur) & modernité (jeux de dysgraphie (ou crypto/graphie), de coupures et de renvois constants, de notes labyrinthiques, calembours lacaniques, etc.) : métempsycose des textes. Sans oublier quelques embardées lyriques, mais d’un lyrisme de métapsychose, dans l’emploi du Haïku :
« & traverser une constellation d’orages historiques
sur le dos d’une strip/Teaseuse aveugle
en relisant l’Odyssée »
Ce qui fait le plaisir de ce texte, c’est sa perpétuelle parodie (définie en page 12 du livre), apparaissant dès le titre Le Nombril d’or/(=1,618…&tc.) Suivi de Tombeau d’Héraclite des Fez (Métapoèmes) : dans la paronomase nombre/nombril certes, ou l’allographe des Fez/d’Ephèse, - léger décalage pour laisser place au jeu de la langue derrière (en sus ou en Suze ?) le matérialisme (historique, dans cette coupure même ?), mais aussi dans la feinte de deux recueils de textes qui se succéderaient, alors qu’ils se superposent, se démultiplient l’un l’autre dans un va-et-vient de Samos à Ephèse, ou d’ailleurs, et parce que cette feinte, cette mystification plutôt, suggère déjà un jeu de supercherie avec l’histoire, les textes et la langue.
Voici un texte donc, qui s’inscrit comme falsification, jeu de fraude avec les références & les référents, ayant le sérieux et la dérision du bluff : Tombeau & renaissance d’un matérialisme, et de son attitude (Crypto/dada). D’un matérialisme de bien avant et de bien après NSJC – Jean-Claude, Jésus-Christ, Jules César ou Jacques Chirac, etc…
Et tombeau vitaliste avant tout. Une gaya scienza.
Gilles Dumoulin
Paru sur le site Sitaudis. com
Georges Hassomeris ou l’art du dialogue infini.
Georges Hassomeris est une sorte de labyrinthe poétique dont, malheureusement, on néglige l’existence quand on ne l’ignore pas. On s’étonnera que son nom et ses textes ne soient pas plus répandus, qu’ils n’aient pas provoqué l’écho qu’ils méritent car, ironie, sa poésie s’inscrit dans un dispositif de réverbération. Elle forme un tout qui revendique le « tremblement » et je ne sais rien, aujourd’hui, de plus inspiré que ce dialogue constant, opiniâtre et joueur, avec le réel, un réel que Georges Hassomeris ne réduit pas abusivement à un de ses aspects plus ou moins commodément traité sur un mode plus ou moins ventriloque. Georges Hassomeris ne fait pas parler le réel en l’imitant avec une voix de fausset, il le cite et le convoque afin de dialoguer avec lui d’égal à égal. Rien ne l’intimide. Il se distingue par une capacité étonnante à se confronter à des instances savantes, référencées, auxquelles il ferait des niches et qu’il piégerait.
Oui, sa poésie se nourrit à diverses sources dont certaines sont érudites. Elle nous dit l’ampleur et la complexité d’un monde où la nouveauté surgit de la reconnaissance d’un passé. Georges Hassomeris se risque dans le dédale d’une histoire commune que pour mieux la convertir en une terre vierge qu’il nous invite à arpenter en sa compagnie. Il s’emploie à élargir notre horizon.
Soulignons la limpidité de son expression et l’humour qu’il déploie comme pour s’excuser de l’étendue de sa culture.
Précisons, également, qu’il n’est pas un poète hors du temps, hors de notre époque, une époque qu’il traduit avec une faconde blagueuse. Tout lui est bon à fabriquer des vers. Sans doute que pour lui comme pour Mallarmé le monde n’est fait que pour aboutir au livre, mais, pour Georges Hassomeris, à un livre qui n’assoit pas son autorité sur la sentence, l’ineffable, le sublime sévère, mais au contraire sur le déséquilibre, l’équivoque, la polysémie, la verve, la malice, une infinie légèreté et le rire, primat de l’humanité.
J’ajoute que pour Georges Hassomeris le trafic de mots, la turbulence des signes, la systématisation de certains artifices, la contrariété de conventions typographiques engagent à suspecter l’ordre établi et à rejeter le monde tel quel et simultanément à jouir de ses transformations. Plus que toute autre, sans doute aujourd’hui, la poésie de Georges Hassomeris invoque un héritage et se réclame d’une liberté. Elle récuse une innocence et se prévaut de l’insolence propre aux transformations radicales, mettons, pour demeurer sur un terrain rêvé, aux métamorphoses. Elle secrète, si l’on peut dire, de la connivence et propose une camaraderie de lecteurs, une espèce de communauté aux contours incertains et aux objets néanmoins tangibles, contemporains et pérennes.
Rien, par conséquent, de plus lisible ni de plus jubilant que son dernier recueil. Georges Hassomeris est un grand poète qui a la grâce de dilapider son talent comme par politesse. Qu’il en soit loué.
Denis Fernàndez Recatalà
Paru dans l’Humanité, 5 juin 2003.
Lecture de Le Nombril d’or suivi de Tombeau d’Héraclite des Fez de Georges Hassoméris.
« À quoi sert le lynx ? À rien, comme Hassoméris. »
Emma Larsenn
« À quoi ça sert que Ducasse y se décarcasse. »
Gilles Cabut
« Ta dzoa trekei. »
Sagesse des nations.
« Les poètes courent . »
Traduction pratique
« Asinus asinum fricot » : « les ânes ont des relations textuelles entre eux. »
Adaptation par Georges Hassoméris.
À une époque où la pensée matérialiste n’est souvent qu’une pose pour réfuter d’éventuelles accusations d’irrationalité ou de penchant lyrique trop appuyé, Georges Hassoméris prend à bras le corps la question du réel et de son appréhension, remontant à la source de la pensée ionienne – à travers les figures d’Héraclite, Démocrite ou Protagoras, notamment – traversant l’histoire de la philosophie pour en tirer l’essence : le matérialisme est toujours irrécupérable.
Ainsi que l’énonce Cyrille Bret en préface, Georges Hassoméris est bien un « fauteur de trouble » dans la mesure où, loin de cautionner une soi-disant transparence du monde et de la pensée, il révèle sa complexité et assume d’en refléter les contradictions par une écriture digressive à la fois extrêmement informée et spirituelle jusqu’au plus gros calembour. « La praxis de Georges Hassoméris prend source à l’intersection de l’Ionie matérialiste (…) et de la philosophie-Action, propre aux Cyniques. » Cet entre-deux donne lieu à un dispositif textuel débordant, au sein duquel l’image, le photo-montage côtoie le texte, les niveaux de discours se mélangent, la forme se constitue d’une multitude de topoi littéraires pour mieux affirmer leur caducité respective : il n’y a pas une forme adéquate de même qu’il n’y a pas une seule voix à l’œuvre, des slogans publicitaires suivant une citation de Nietzsche, une référence à Socrate manquant être recouverte par un tampon « Georges Hassoméris, made in Taiwan » – une façon de distancier le nombrilisme ionien à l’œuvre au fil des pages, de remettre une couche de pensée relativiste…
Ici, on l’aura compris, l’intertexte est roi, glosé, constellé et jubilatoire. La poésie est palimpseste, la poésie est patchwork – d’autres diraient aussi montage, cut-up, sample… La poésie est irrécupérable, fondamentalement, « de l’Antiquité à nos jours » « & d’ailleurs elle n’existe pas « & merde pour ce mot…
Plus encore, la poésie est adresse, dédicace, étape dans la grande chronologie – « Devenir alors (brusquement)/ Accro à la diachronie » – au sein de laquelle s’insinue le système pléthorique – irrécupérable, enfin ! – de Georges Hassoméris. Car il ne s’agit justement pas de littérature nombriliste (« Anthropos ma non tro (p) po ») mais de « metapoèmes », ainsi que les nomme l’aède Hassoméris, un « matérialiste du refaire » prenant en compte le grand concert des dires pour en jouer quelques notes sans oublier que « l’héritage a toujours &té crée au présent. » Qu’est-ce à dire, donc, de la modernité ? Un mouvement dionysiaque – ivre – d’arrachement à la tradition, toute honte bue. Le poème – écrit, action, etc.) est dans ce paradoxe – d’après l’adjectif grec paradoxos : « contraire à l’attente ou à l’opinion commune… »
Laure Limongi
Paru dans La revue littéraire/Léo Scheer éd.
Michel Valprémy
Kiosque à paroles
Commerce frais des langues à l’étal
(extraits)
- grisée la langue de l’ascète, cendreuse du pince-mot, du claque-bec, et plate comme sole, comme carpette usée, langue morte, en friche, qui ne lèche, pourlèche que les murs élus des grottes et des caves, qui n’a rien dit encore, rien beuglé, murmuré, ni pouce, ni mange, ni je suis, moi, la boue de l’homme, ni son ange, ni la lueur des forêts, ni l’esprit de feu, de vin, ni la pierre du chemin, le bon grain, l’asticot, rien, rien, rien qu’une plainte aigre, bègue, qu’un morse de pacotille.
- rouge la langue du coureur des bois, de l’apprenti voyou, rouge gibier, rouge camion, et luisante, trempée à souhait, comme limace sous l’averse, langue à laper, à boire cul sec, (...)
Du même auteur :
(dernières parutions)
Doloroso, Myrddin, 2001.
Albumville, Atelier de l’Agneau, 2002.
L’homme aux gants, La Morale merveilleuse, 2003.
Cibles, cribles, Haldernablou, 2003.
La Mamort, en collaboration avec Christophe Manon, At. De l’Agneau, 2004.
Tout le monde passe devant les vitrines, At. De l’Agneau, 2005.
Le Dit d’A.-M.B., Poignant églantier, 2005.
Petits crapauds du temps qui passe, en collaboration avec Jacques Izoard, At. De l’Agneau, 2006.
Manips, Ikko, col. 6A, 2006.
Dossier de presse :
Dira-t-on Michel Valprémy formaliste parce qu’il ne se présente qu’en grande forme ? Ce kiosque, moins à musique (bien que celle-ci ne soit jamais bien loin) qu’à journaux, tuiles, ou autres surfaces fouillées par le vent, la main, le couteau, nous permet de feuilleter les formes très diverses de l’écriture valprémyenne, de l’extrême pulvérisation à la prose quasi romanesque du journal d’enfance, où l’énumération est quand même encore une manière de fragmenter, d’émietter, en passant par des séquences de vers apparemment fort éloignés les uns des autres mais invitant le lecteur à habiter cette distance, à se déplacer entre les lignes. Formalisme peut-être, mais pas froid, et toujours au-dessus des différences qui tissent ce répertoire de formes, ces exercices de précision rythmique, de composition, de phrasé, toujours diffus et omniprésents, la sensualité, l’érotisme et l’humour, tendent à se confondre. L’attention, souvent microscopique, au corps, trouve en lui, et formule, glorieuses, pitoyables, scandaleuses, tragi-comiques, les formes entières de l’humaine condition.
François Huglo
Paru dans Diérèse, février 2002.
Michel Valprémy aime au moins trois choses : il aime les mots, il aime les petits objets et il aime l’enfance. Les mots ? Quel écrivain ne les aime pas me direz-vous ? Particulièrement, il les recherche, il les place, les abouche, il leur donne tout leur éclat. Si un mot est passé par sa plume, il est redoré comme beau cuivre. On aurait peur de citer un exemple, tout est à merveille dans ce livre. Et les objets ? A la manière d’Izoard qu’il cite, il en privilégie certains comme les cailloux : on peut toucher aux fruits et aux graines, aux choses de la cuisine, des prés, des petits restes, des langues. L’enfance ? Elle se niche partout. Valprémy joueur de langue, se languit de tous les jeux. Il empile les mots comme châteaux de cartes. Rien n’est en trop, tout est stylé. Et l’on y trouve de très beaux verbes à l’infinitif ça fait plus rond, l’infinitif, c’est pas encore de la langue utilisée : couiner, mariner, clabauder. Allez ! Jouez.
Guy Ferdinande
Paru dans Le Terrier dans la dune, février 2002.
La langue, chez Michel Valprémy, est chose légère, où une qualité d’étirement des mots entre eux est maximisée. Le tissu, ici, relève plutôt d’un programme minimum, afin de s’interposer le moins possible entre la lumière et la lecture : poésie anti-autoritaire, qui n’élève pas la voix – où la dimension dédicative est notable –, qui préfère laisser flotter ce qu’il y a d’aérien en elle en convoquant l’après-midi d’été, quand l’essentiel cicatrisé et l’inessentiel se font la jointure, poésie caillouteuse ou moussue avec la sensation, c’est selon, faite d’amitié et de vraie matière.
Françoise Favretto
Paru dans Chroniques errantes, février 2002.
Il faudrait faire une réelle étude lexicologique de la poésie de Michel Valprémy. Il utilise un nombre incalculable de mots, de noms surtout. Le principal déclencheur de cette frénésie verbale est avant tout le son. Le vers est portée, le texte musique. Asymptote d’onomatopée. En parallèle aux sonorités en échos, vient s’incruster le sens. Les mots s’aimantent, limaille d’encre, se succèdent comme par télépathie. S’organisent archipel en néon. On travaille de proche en proche, à toute vitesse analogique et numérique à la fois. On passe du coq à l’âne, mais dans un même bestiaire. On prend un mot, large, infini, plein, Sang ou trou, ou Langue, et on le décline anaphorique, en dix, vingt ou cent vers. Ou bien s’impose un patron, une forme de base, toujours un peu la même (pastilles ?) qu’on reprend à l’identique ou en variant, y’a pas de règle. Au-delà des assonances, on tutoie le texte-récit. Avec des éléments très précis, des détails miniatures, des zooms macroscopiques et des mots épinglés, nus, impudiques qui se tortillent sous l’épingle-bic. Tout un lexique qui frétille entre les lentilles de verre du langage de Michel Valprémy.
Jacques Morin
Paru dans Décharge, n° 113, mars 2002